— C'est un signe de bienvenue. Tout simplement.
— M-m-merci, dit Kiin. Je-je serai une b-b-bonne épouse pour Amgigh. Je serai une bonne f-fille pour toi et pour Ch-Chagak.
— Une sœur pour Mésange et Samig? demanda Kayugh, qui souriait toujours.
— Oui, répondit Kiin en refusant de penser à la petite douleur qui se nichait sous sa poitrine depuis qu'elle avait vu Samig en sortant de chez son père.
— Alors tu peux aider ta nouvelle mère à préparer la nourriture. Nous prévoyons un festin, ajouta Kayugh.
Kiin se hâta de rejoindre Chagak mais celle-ci la stoppa.
— Assieds-toi. Repose-toi. Profite de ce jour.
— S'il te plaît, supplia Kiin dans un murmure.
Chagak la regarda avec étonnement avant de
répondre :
— Oui, tu as raison. Il est parfois préférable d'avoir les mains occupées.
Elle tendit à Kiin un panier d'œufs qui avaient été bouillis dans leur coquille puis refroidis. Kiin plaça le panier au centre de l'ulaq où le trou du toit laissait entrer la lumière, et entreprit d'éplucher les œufs. Chagak était la seule femme au village à les préparer ainsi et c'était un des plats préférés de Kiin. Une fois écalé, chaque œuf était tranché en quatre et chaque quartier trempé dans de l'huile de phoque. Chagak disposait en général les tranches sur une natte d'herbe en un motif partant du centre vers les bords en un grand cercle, comme les pétales d'une fleur jaune et blanc.
La fleur de Kiin n'était pas aussi belle que celles de Chagak, mais Chagak claqua la langue en signe d'approbation et Kiin rosit de plaisir. Chagak avait dressé du flétan séché, du hareng frais frit dans de l'huile de phoque, et de fines tranches de viande qu'elle avait cuites sur des baguettes au-dessus d'un feu qui brûlait dehors. Il y avait un panier de tiges d'ugyuun pelées que l'on mangerait avec le poisson, ainsi que de la graisse d'oie mélangée avec des baies séchées.
Chagak se rassit et sourit à Kiin.
— Un festin, dit Chagak en repoussant ses cheveux de son front.
Ses grands yeux en amande, ses lèvres pleines et son petit nez en faisaient une très belle femme. La plus belle du village, jugea Kiin. Elle était petite, mais pas autant que Coquille Bleue. D'ailleurs, Nez Crochu affirmait qu'autrefois Coquille Bleue était belle; mais aujourd'hui ses cheveux étaient lourdement striés de gris et son nez tout tordu à la suite d'un coup porté par Oiseau Gris.
Chagak leva les yeux sur Kayugh.
— Amène tes fils.
Alors, les deux femmes prirent place derrière le rondin. Au cours de ce festin, comme souvent, les hommes mangeraient d'abord tandis que les femmes leur apporteraient de l'eau et trancheraient la viande. Kayugh appela Amgigh depuis sa chambre, puis quitta l'ulaq en disant :
— Je vais chercher Samig.
Amgigh s'accroupit près de la nourriture sans un mot, bras croisés sur les genoux. Il portait un tablier d'herbe dont le pan était entouré d'une herbe plus foncée et tissé d'un motif à damier comme l'étaient tous les tissages de Chagak. Maintenant que Kiin était sa fille, peut-être lui enseignerait-elle ce mode de tissage.
Les épaules et le dos d'Amgigh luisaient d'huile; ses cheveux peignés en arrière, droits et lisses, retombaient sur ses épaules comme une chute d'eau noire. Il ne regardait pas Kiin mais celle-ci remarqua que ses mains remuaient sans cesse. Elle entendit même ses jointures craquer une à une.
Kayugh revint enfin en compagnie de Samig. Les deux hommes descendirent, Samig se débarrassa de son parka et prit place en face d'Amgigh, tournant ainsi le dos à Kiin. Ses cheveux étaient emmêlés et sa peau n'était pas huilée, mais les yeux de Kiin étaient irrésistiblement attirés vers lui, si bien qu'elle se contraignit à ne regarder ni l'un ni l'autre.
Lorsque les hommes eurent achevé leur repas, laissant aux femmes de quoi manger, Kiin s'installa de façon à ne pas les voir. Elle se surprit pourtant à écouter la voix de Samig, admirant la sagesse de ses propos, suivant ses récits avec plus d'intérêt qu'elle n'en avait jamais éprouvé pour ceux d'Amgigh ou de Kayugh. Aussi s'adressa-t-elle à Chagak, devisant du temps et de la mer, de la couture et de la cuisine. Elle posa des questions malgré son bégaiement, s'acharnant à chasser Samig de son esprit, à être une véritable épouse pour Amgigh, en pensée autant que par le travail de ses mains.
Après qu'elles eurent mangé, après que Chagak se fut occupée de Mésange, Kiin sut que l'heure était venue. Au-dessus du toit, le ciel s'était assombri pour la nuit. D'ordinaire, Kiin dormait à cette heure. Mais chacun semblait si affairé qu'elle tira une peau de son panier à couture et, à l'aide de son poinçon, pratiqua des trous sur un des côtés. Elle confectionnerait pour Amgigh une paire de chaussettes en peau de phoque afin qu'il ait les pieds au chaud dans l'ulaq.
Soudain, Kayugh se dressa devant elle et elle posa bien vite son ouvrage. Il referma ses mains sur celles de la jeune femme et la releva. Le cœur de Kiin battait si fort qu'elle était persuadée que Kayugh le voyait cogner contre sa poitrine. Sans un mot, Kayugh l'amena devant Amgigh. Amgigh était assis, dos raide, et quand il leva les yeux sur Kiin, ils renvoyaient les flammes jaunes qui dansaient dans le cercle des mèches de la lampe à huile la plus proche. Samig était assis à côté de son frère et Kiin, qui avait incliné la tête, ne pouvait détacher son regard du visage de Samig.
La lumière dansait aussi dans ses yeux, mais elle y lut de la douleur et se détourna vivement vers Amgigh. Amgigh, son mari.
« Pas Samig, lui dit son esprit. Pas Samig. Amgigh. »
Kiin planta son regard sur le visage d'Amgigh et s'obligea à l'y laisser.
Amgigh se leva. Kayugh prit sa main, la plaça sur celle de Kiin puis, levant les deux mains ensemble, entrelaça leurs doigts, bras levés.
— Elle est ta femme, dit Kayugh à Amgigh.
Après quoi il les accompagna jusqu'à la chambre et tint le rideau tandis qu'Amgigh conduisait Kiin à l'intérieur de la pièce.
11
Kiin entendit le bruissement du rideau qui retombait derrière eux. Elle savait que presque toutes les nuits Amgigh la rejoindrait dans sa chambre, mais cette nuit, leur première nuit ensemble, ils occupaient celle d'Amgigh. De douces fourrures de phoque marquaient le chemin depuis le mur jusqu'à l'entrée et, quand Kiin marcha dessus, elle sentit sous ses pieds la bruyère et les nattes d'herbe entre le sol et les fourrures.
— Assieds-toi, murmura Amgigh.
Il s'accroupit, dos à la porte.
Kiin entendit la voix de Chagak qui parvenait de l'autre pièce et celle de Kayugh qui lui répondait. Ils rirent et Samig rit avec eux. Une part de Kiin voulait aller les retrouver. Quitter cette petite pièce et son nouveau mari, rester à la lumière des lampes à huile, coudre et écouter les conversations.
Kiin s'assit en face d'Amgigh. La lumière s'accrocha au rabat de la porte d'herbe et s'attarda, scintillante, dans les cheveux d'Amgigh.
Lentement, Amgigh tendit la main vers Kiin; il effleura ses cheveux, puis son visage. Kiin sentit la douceur de ses doigts et son esprit lui susurra : « Il ne te battra pas. Il sera un bon époux; sois une bonne épouse. »
Alors, Kiin leva les bras et ôta son suk. Elle n'avait pas eu le temps de se préparer comme elle l'aurait souhaité : huiler son dos et ses épaules, écraser des boutons d epilobe séchés dans ses cheveux avant de les peigner, afin de les parfumer délicatement, ou encore effacer les cals de ses mains avec de la pierre de lave. Cependant, elle avait conscience de ses cheveux brillants, de son corps gracieux, de ses seins ronds et doux. Peut-être cela suffirait-il.
— Es-tu heureuse d'être ma femme? murmura Amgigh en s'approchant de Kiin.
Il pressa avec douceur ses pouces depuis ses joues jusqu'à ses lèvres.
S'il lui avait demandé si elle le voulait de préférence à tous les autres chasseurs, Kiin aurait été incapable de répondre. Même à cet instant, il lui fallait repousser ses pensées de la vision de Samig assis dans la pièce d'à côté. Mais comme Amgigh lui avait demandé si elle était heureuse, elle pouvait répondre avec honnêteté. Posant les mains sur les épaules d'Amgigh, elle se pencha afin que son souffle porte ses paroles à son oreille, afin que son murmure soit dénué de tout bégaiement :
— Oui, je suis heureuse, Amgigh. Merci de me prendre pour épouse.
Alors, les mains de l'époux descendirent jusqu'à la ceinture du tablier de l'épouse, dénouèrent son pagne à elle, puis le sien. Délicatement, Kiin posa de côté la dent de baleine. Alors, Amgigh allongea Kiin sur les fourrures de sa couche.
D'autres fois, avec d'autres hommes, Kiin avait lutté. Cela lui semblait le seul moyen de conserver son honneur, même si cela signifiait des bleus — des bleus causés par le commerçant qui l'avait achetée pour la nuit et, plus tard, quand il se plaignait, quand il montrait les marques des dents de Kiin sur sa peau, d'autres bleus parce que son père la battait. Même les rares nuits où un commerçant montrait quelque douceur, elle luttait. Elle luttait contre l'homme, contre la trahison de son propre corps, contre cette partie d'elle qui aurait peut-être capitulé, qui serait devenue comme les femmes Chasseurs de Baleines, dont l'ardeur provoquait la risée.
Mais désormais, Amgigh était son mari. Elle n'avait pas à combattre. Il avait dû connaître d'autres femmes, dans d'autres villages. Elle montrerait à Amgigh qu'elle était capable de le satisfaire autant que n'importe quelle femme.
Elle commença à déplacer ses doigts en cercle sur le ventre d'Amgigh, très lentement. Chagak rit de nouveau; cette fois encore Kayugh répondit. Kiin entendit la voix de Samig et, un instant, ses mains s'immobilisèrent. « Non, dit son esprit. Amgigh, pas Samig. »
Je suis une épouse, songea Kiin en reprenant ses caresses. Épouse d'Amgigh, se dit-elle en obligeant ses mains à bouger au rythme de ses pensées. Épouse d'Amgigh. Épouse d'Amgigh.
Amgigh continua de tenir Kiin dans ses bras même après que sa respiration ralentie lui eut dit qu'elle s'était endormie. Il l'avait prise rapidement. Peut-être, dans un petit moment, serait-il prêt de nouveau. En ce cas il la réveillerait. Mais, pour l'instant, il était agréable de sentir sa douceur contre lui.
Avoir une épouse est mieux que chasser la baleine, se dit-il. Kiin avait eu d'autres hommes, il le savait. Oiseau Gris la vendait pour prix de son hospitalité. Combien de soirs Amgigh avait-il regardé du haut du toit tandis que Samig arpentait la plage ?
Combien de fois avait-il vu la colère sur le visage de Samig quand Kiin émergeait le lendemain matin et boitillait jusqu'au rivage pour laver dans l'eau de la mer le sang qui maculait son visage, ses bras et ses jambes? Et lorsque Samig avait vu Amgigh et Kayugh se diriger vers l'ulaq d'Oiseau Gris, les bras chargés de fourrures, il avait arrêté Amgigh et avait plongé ses yeux dans les siens.
— Fais attention à elle, ce soir. Sois doux.
Et Samig avait refusé de laisser passer Amgigh tant qu'il n'avait pas promis d'un signe de tête.
Amgigh avait possédé une femme auparavant — une vieille Chasseur de Baleines qui s'était glissée dans sa couche un jour qu'il était parti en voyage de troc avec son père. Elle l'avait pris rapidement, le chevauchant comme si elle était l'homme. Le lendemain, Amgigh s'était senti bête et lourdaud.
Mais avec Kiin... Elle avait promené ses mains vigoureuses sur son ventre, puis caressé ses épaules, son dos, ses fesses et ses cuisses, le titillant jusqu'à ce que ses reins cognent et lui disent qu'il ne pouvait plus attendre. Mais il s'était rappelé la prière de Samig. Il avait été doux.
Amgigh souriait dans le noir.
Samig épouserait une femme Chasseur de Baleines, tapageuse, vulgaire et dominatrice. Oui, Samig apprendrait à chasser la baleine. Mais il avait promis d'enseigner à Amgigh. Alors, Amgigh saurait à son tour. Amgigh saurait et il aurait aussi Kiin. Amgigh poussa un soupir et attira Kiin si près qu'il perçut la douceur de ses cheveux.
Peut-être, au printemps prochain, aurai-je un fils ?
12
Qakan se réveilla de bonne heure, avant que sa mère n'ait lissé les mèches des lampes et vidé les paniers de nuit. Il grimpa au sommet de l'ulaq de son père et regarda dans la semi-obscurité l'ulaki-daq et la plage.
Il avait faim. Il aurait dû prendre quelque chose dans la réserve, mais il était déjà sur le toit. Rentrer de nouveau serait trop de tracas. De toute façon, sa mère ne tarderait pas à se lever. Elle lui apporterait à manger.
Il bâilla. Tout était immobile. Même le vent s'était calmé, laissant la mer rouler paisiblement jusqu'au rivage. Un mouvement près d'un autre ulaq attira le regard de Qakan. Sans doute Chagak. Il n'y avait nulle paresse chez cette femme. Mais non, c'était Kiin. Elle vidait les ordures de la nuit.
Qakan sourit. Pour elle, Kayugh avait payé seize peaux et un couteau.
Ainsi, Kiin était la femme d'Amgigh. Si la pensée du mariage de Kiin amenait le rire dans la bouche de Qakan chaque fois qu'il songeait au prix payé par Kayugh, elle apportait aussi de la colère. À cause de la cupidité de son père, Qakan n'avait plus qu'à oublier le plan si soigneusement élaboré pendant plus de trois ans.
Pourquoi Kayugh avait-il accepté de payer autant? Il savait que Kiin n'était rien. Pendant des années, elle n'avait eu ni nom, ni âme. Oiseau Gris lui avait affirmé qu'elle ne serait jamais une épouse et, quand Oiseau Gris serait trop vieux pour chasser, que deviendrait-elle? Elle irait vivre avec Qakan, lui apporterait la nourriture nécessaire à ses propres épouses et à ses enfants. Et à lui-même.
Combien de fois son père lui avait-il dit, ainsi qu'aux chasseurs des autres tribus, aux marchands qui venaient au village, que Kiin avait volé le droit d'aînesse de Qakan, le droit d'être le premier à téter le sein de sa mère, à prendre une place dans l'ulaq de son père? Qui pouvait savoir quels autres pouvoirs elle lui avait volés? Certes, leur mère avait sevré Kiin très tôt afin de pouvoir donner un autre enfant — un fils — à son mari. Et si la plupart des enfants sevrés si rapidement mouraient, sa sœur — gourmande de vie — avait bel et bien vécu.
Elle avait marché de bonne heure. Ses petites jambes vigoureuses trottinaient tandis qu'elle apprenait à aider sa mère, portant des charges trop lourdes pour une enfant, disant des mots trop difficiles pour une enfant; et tout ce temps, lui, Qakan, était resté allongé, se contentant d'observer, parce qu'elle avait pris son pouvoir, le pouvoir de parler et de marcher. Mais Qakan comprit enfin qu'il devait se battre et lui aussi marcha et parla. Les esprits remarquèrent ses efforts et ils prirent quelques-uns des nombreux mots de sa sœur pour les lui donner, si bien que la fille se mit à bégayer. Les années passèrent et Qakan conçut son plan fantastique. Il l'avait tramé alors qu'il était encore un petit garçon. Et voilà qu'il s'apprêtait à devenir un homme.
Qakan plissa les yeux, bâilla de nouveau et porta son regard sur l'étendue sombre et délavée de la mer. Il détestait la mer, l'eau éternellement autour de son ikyak, même au-dessus de lui, suspendue, grise, dans les nuages. Il détestait le poids du harpon dans ses mains, les lignes qui s'entortillaient et faisaient des nœuds, l'ikyak qui tanguait au moindre mouvement. Il détestait la puanteur du chigadax. Non, il n'était pas un chasseur. Mais qui sait, peut-être Kiin s'était-elle également emparée de ce don-là et le gardait-elle comme une graine en son sein, dans l'espoir que ses fils seraient des chasseurs.
S'il était incapable de chasser, Qakan possédait pourtant plus de pouvoir que sa sœur. Peu importait ce qu'elle lui avait fait; il deviendrait quand même un homme en apprenant à négocier. Qui était plus honoré qu'un marchand? Certainement pas les chasseurs, tout juste bons à fournir les peaux et les fourrures aux commerçants qui, eux, portaient les marchandises d'une tribu à l'autre. On leur donnait le choix des femmes de chaque peuplade pour réchauffer leur lit pendant la nuit ; ils dormaient à la place d'honneur, celle du chef des chasseurs.
Ainsi, Qakan avait planifié, et attendu. Puis un jour, son père avait fait une bonne chasse, ramenant un lion marin alors que Kayugh, Longues Dents et Premier Flocon n'avaient rien pris. Qakan avait observé avec patience le partage de la viande, les chants élogieux des femmes; il avait attendu que son père soit rassasié. À ce moment, comme si quelque esprit prêtait assistance à Qakan, sa sœur avait renversé le bouillon chaud sur les pieds de leur père.
C'était un accident, un simple accident, avait-elle plaidé. Elle avait trébuché sur la jambe de Qakan.
Oiseau Gris avait frappé Kiin, inlassablement. Qakan avait observé la scène, Coquille Bleue s'était bouché les yeux. Il avait vu Kiin frémir sous la force des coups. Mais le silence n'était brisé que par le bruit de la canne sur la chair de Kiin. Si elle ne criait pas, c'est qu'elle n'avait pas d'âme. Comment une personne sans âme pouvait-elle sentir la douleur?
Quand les coups avaient cessé, quand Kiin se fut hissée hors de l'ulaq et se fut éloignée, sans doute pour passer la nuit dehors, ou perdre toute fierté et mendier abri dans un autre ulaq, Qakan s'était installé à côté de son père et avait évoqué la stupidité de Kiin, attendant ensuite sans un mot que Coquille Bleue ait quitté l'ulaq à son tour.
Alors, Qakan s'était penché vers son père, avait souri et félicité Oiseau Gris de son succès à la chasse.
Oui, avait dit Qakan, qui oserait nier qu'Oiseau Gris était un grand chasseur alors qu'il avait pris un lion de mer tandis que les autres rentraient bre-douilles? Qakan avait ensuite affirmé que c'était le bon cœur d'Oiseau Gris qui avait permis que sa sœur vive, que cette fille avide prenne la force qui aurait dû revenir à Qakan. Contrairement à son père, Qakan ne serait jamais un bon chasseur. Non, jamais. Il ne connaîtrait jamais l'orgueil de voir les femmes du village chanter pour lui. Non, jamais. Mais il existait une chose que sa rapace de sœur ne lui prendrait jamais : son esprit rusé. La roublardise, la rouerie, Qakan en avait à revendre.
Et Qakan avait regardé l'expression de son père passer lentement du mépris à quelque chose qui s'approchait d'un sourire. Oui, Qakan était futé, avait opiné Oiseau Gris. Sa force ne résidait pas dans ses muscles, comme un chasseur, mais dans son esprit.
— Peut-être y aura-t-il en cela quelque chose pour moi, avait dit Qakan. Peut-être y aura-t-il quelque honneur pour moi, quelque chose...
Et il avait laissé le mot traîner dans le tremblement de la flamme des lampes à huile. Et il n'avait rien ajouté. Cette nuit-là.
13
Kiin s'éveilla en douceur et s'arracha aux bras d'Amgigh. Cela faisait maintenant trois nuits et quatre jours qu'elle était une épouse et, chaque soir, avant de s'endormir, elle s'intimait l'ordre de se réveiller de bonne heure, d'allumer les lampes et de préparer la viande pour que Chagak puisse s'attarder dans sa chambre à s'occuper de Mésange.
Kiin noua son tablier autour de sa taille et recouvrit délicatement les épaules d'Amgigh d'une fourrure d'ours marin. Elle se glissa dans la grande pièce puis, à l'aide d'un roseau tressé, prit du feu à la mèche de la lampe la plus proche du trou de fumée et embrasa les autres mèches. Elle sortit des œufs et de la viande de la réserve et commença à les disposer sur les nattes tressées par Chagak.
L'ulaq était silencieux. Elle entendit bien un murmure venant de la couche de Samig et un petit cri bref émis par Mésange, mais ce fut tout. Une fois la nourriture prête, Kiin arrangea les nattes du sol afin qu'elles ne se chevauchent pas. Mésange apprenait à marcher et trébuchait fréquemment sur les bords.
Cet ulaq est un bon endroit, songea Kiin. Il n'y règne ni haine, ni colère ; Kayugh ne frappe jamais Chagak; il élève rarement la voix. Et si Samig et Amgigh sont souvent en désaccord, ils travaillent plus souvent encore ensemble, construisant des ikyan, réparant l'ik de leur mère ou chassant le phoque.
Kiin étira ses bras au-dessus de sa tête et bâilla. La dernière raclée de son père remontait à plusieurs jours et les bleus s'estompaient. C'était si bon de marcher sans avoir mal, d'affronter les autres sans la honte d'exhiber des yeux noirs et gonflés, des dents tombées sous les poings de son père.
C'était bon de s'éveiller le matin entre les bras de son mari, de s'éveiller en sachant qu'il n'y aurait ni coups de son père, ni sarcasmes de son frère. Même l'unique fois où elle s'était rendue en visite dans l'ulaq de son père, celui-ci l'avait bien traitée, ordonnant à sa femme d'apporter de la nourriture et demandant à Kiin si son mari prévoyait bientôt une expédition de chasse. Et si Qakan ricanait chaque fois qu'il la croisait, Kiin regardait droit devant elle comme si elle ne le voyait pas, comme s'il n'était qu'un duvet d epilobe emporté par le vent.
Kiin prit dans la réserve un estomac de phoque contenant de l'huile et en remplit un petit bol de bois. Puis, une fois l'estomac rangé, elle versa l'huile dans les lampes, prenant soin de verser bien au bord afin de ne pas risquer d'éteindre la mèche avec des gouttes.
Cela fini, elle trempa ses mains dans le bol pour éliminer le restant d'huile et s'en lissa la chevelure. Ses cheveux descendaient jusqu'au creux de ses reins et son père avait souvent menacé de les couper pour les vendre aux Traqueurs de Phoques dont les femmes faisaient des dessins sur les chigadax et les bottes en boyaux de phoque avec des motifs cousus dans des cheveux.
Désormais, plus de menaces, plus de danger. Amgigh lui avait dit que ses cheveux étaient magnifiques et, une fois seuls dans la chambre de Kiin, il l'avait allongée et étendu sa chevelure sur les couvertures avant de la caresser comme un homme caresse les flancs de son ikyak le matin après avoir dormi avec sa femme.
Kiin perçut un bruissement parvenant de la couche de Chagak. Mésange sortit à quatre pattes et, voyant Kiin lui tendre les bras, se redressa et traversa la grande pièce en trottinant. Kiin retint son souffle alors que la petite fille potelée avançait à pas feutrés sur les nattes. Elle retint son rire quand, à un mètre de Kiin, Mésange plongea en avant, tête la première. Kiin saisit l'enfant et la souleva en un câlin joyeux, lui faisant signe de se taire car elle commençait à gazouiller bruyamment. C'est alors qu'elle entendit un autre rire et leva les yeux pour voir que Samig l'observait. Leurs yeux s'accrochèrent et, à ce simple et bref regard, Kiin sentit son cœur bondir dans sa poitrine et son courage vaciller. Elle baissa vite la tête et cacha son visage dans les cheveux de Mésange.
Puis Chagak les rejoignit, ainsi qu'Amgigh dont le sourire s'évanouit lorsqu'il vit Samig.
— Demain, frère? demanda-t-il.
Samig répondit par un grognement et quitta précipitamment l'ulaq, caressant au passage le front de Mésange. Amgigh attendit que son frère soit sorti puis vint se tenir derrière Kiin.
— Il y a à-à-à manger, dit Kiin avant de reposer Mésange puis de lever les yeux sur Amgigh.
— Tu penses donc que c'est la seule chose qui nous intéresse ! éructa ce dernier, effrayant Kiin.
La colère dans sa voix était trop semblable à la colère de son père.
Un moment, les doigts d'Amgigh saisirent ses épaules, trop fort. Un moment, Kiin eut mal. Mais les mains de son mari se firent douces, caressant ses cheveux, s'attardant sur sa joue.
— Je mangerai plus tard, souffla-t-il, avant de sortir à son tour.
Kiin le regarda s'éloigner, puis posa les yeux sur la nourriture qu'elle avait préparée. Elle sentait un poids sur sa poitrine, presque une épouvante. Qu'avait-elle fait? Y avait-il de l'herbe dans les plats? La viande était-elle avariée, l'huile rance?
Mais non, rien ne semblait avoir changé. La viande était propre, sans la moindre trace blanche de moisi, et l'huile n'était pas amère.
Bientôt, Chagak se trouva à côté d'elle. Elle murmura :
— Il est contrarié parce que Samig part demain chez les Chasseurs de Baleines. Nombreuses Baleines, le grand-père de Samig, lui enseignera la chasse à la baleine.
Les mots frappèrent Kiin comme un coup qui lui coupa le souffle.
« Cela vaudra mieux », dit son esprit, mais une part d'elle-même voulait hurler sa protestation. Elle comprit à cet instant que sa joie d'être la femme d'Amgigh tenait en partie au fait qu'elle voyait Samig chaque jour, préparait sa nourriture, aidait Chagak à confectionner ses vêtements.
« Tu appartiens à Amgigh, dit son esprit. À Amgigh. Samig est un frère. Tu appartiens à Amgigh. »
Kiin se tourna vers Chagak et vit la tristesse dans ses yeux.
— Combien d-d-de temps, s-s-sera-t-il parti? s'enquit-elle.
— Tout l'été, peut-être aussi l'hiver et l'été prochains.
— Et-et Am-Amgigh ?
— Kayugh et lui accompagneront Samig, resteront quelques jours et reviendront chez nous. Chacun de nos fils a reçu un don. Samig apprendra à chasser la baleine. Amgigh a reçu une épouse.
Kiin se détourna vivement, s'empressant d'ajouter de la viande sur les nattes. Quel homme choisirait une femme de préférence à un tel art ? Quel homme la voudrait plus que l'honneur de devenir chasseur de baleine? Quand Samig reviendra l'été prochain ou le suivant, ce sera pire. N'importe quel homme peut trouver une épouse, même un piètre chasseur comme son père. Mais peu apprennent à chasser la baleine. Amgigh va me haïr, pensa Kiin, si ce n'est déjà fait.
Ce jour s'étira, interminable. Kiin resta à l'intérieur de l'ulaq sauf pour vider les paniers de nuit et aller chercher de l'eau à la source. La douleur qui avait commencé à germer dans son cœur s'étendait à ses bras et à ses jambes; elle se sentait raidie comme si elle habitait encore chez son père, les muscles douloureux après les coups.
Elle ne revit pas les frères avant la fin du jour, quand le crépuscule de la nuit d'été fut presque sur eux. Ils entrèrent ensemble, riant et bavardant. Kiin offrit de la nourriture, d'abord à Amgigh puis à Samig ; elle obligea son courage à venir en elle, aussi fort que lorsque son père la battait, et se contraignit à plonger son regard dans celui de son mari. Si Amgigh la haïssait, elle le verrait, car qui ignore que la haine se loge toujours dans l'esprit et se montre dans les yeux ?
Kiin observa donc, mais elle ne lut que de la colère, peut-être, ou de la tristesse, mais pas de haine.
Soulagée, elle se tourna vers Samig, lui tendit un bol de poisson que Chagak avait cuit dehors sur sa pierre à feu et, à cet instant, leurs yeux se rencontrèrent. L'esprit de Samig appela Kiin si vite qu'elle ne put détourner le regard. Et si Samig plissait les yeux dans un sourire, Kiin ne manqua pas d'y voir le chagrin, un chagrin plus profond que celui qui aurait dû habiter ceux d'Amgigh.
Alors, Amgigh saisit Kiin par le bras.
— Femme, mon frère s'en va demain chez les Chasseurs de Baleines. Je lui ai promis quelque chose dont il se souviendrait, quelque chose qui le ramènerait dans ce village une fois qu'il aurait appris ce qu'il y a à apprendre.
Il s'empara de sa main et la posa sur l'épaule de Samig.
— Va à Samig, ce soir. Qu'il sache ce qu'il perd en préférant les baleines à la possession d'une épouse.
14
Samig retint son souffle et guetta la réaction de Kiin. Amgigh aurait dû parler à Kiin en privé et lui demander si elle accepterait de passer la nuit avec Samig. Ainsi, elle aurait pu refuser, sans gêne, sans paraître s'opposer à son époux.
Puis Samig se dit que peut-être Amgigh aimait le pouvoir qu'il avait sur Kiin en tant qu'époux et exiger d'elle obéissance.
Mais non, ça c'était Oiseau Gris, pas Amgigh. Amgigh était jeune et marié depuis peu. Premier Flocon n'avait-il pas commis semblables erreurs avec Baie Rouge? Même maintenant, alors qu'ils étaient mariés depuis près de deux étés, Samig remarquait encore à l'occasion que le manque d'égards de Premier Flocon faisait grincer de colère les dents de Baie Rouge; plus souvent, elle riait de frustration. Et Baie Rouge était parfois sotte, elle aussi, courant dans l'eau pour souhaiter bonne chasse à son mari, quand chacun sait qu'une épouse doit observer son mari depuis le toit de l'ulaq et non depuis la plage, qu'un chasseur ne doit pas toucher sa femme avant de grimper dans son ikyak. Faute de quoi, les animaux marins sentent l'odeur de terre des femmes, sont fâchés et ne s'abandonnent pas au harpon du chasseur.
Samig vit les yeux de Kiin s'ouvrir tout grands et se fixer sur lui. Puis elle baissa la tête et murmura quelque chose à l'adresse de son mari.
— Parfait, s'exclama Amgigh en riant. Va, maintenant, dit-il à son frère avec une grande claque dans le dos. Que ta nuit soit longue.
Mais Kiin répondit, les joues en feu :
— Je-je-j'ai d'abord du travail.
Sur quoi elle s'éloigna et s'affaira dans la cache de nourriture.
Ils commencèrent à manger, mais Samig eut soudain la sensation que rien n'était bon. Son estomac le brûlait comme s'il avait avalé des bulbes crus de racines amères.
La soirée s'écoula lentement. La mère de Samig paraissait planer au-dessus de Kiin; elle lui parlait d'une voix calme et apaisante. Son père se retira dans un coin et, tournant le dos à la pièce, œuvra à son harpon.
Bon, songea Samig, dois-je refuser Kiin et l'insulter, ainsi que mon frère, ne lui donnant rien à échanger contre les secrets des Chasseurs de Baleines ? Est-ce que je lui fais sentir que c'est moi qui ai reçu la meilleure part? Ou est-ce que je prends Kiin?
Il avait en lui cet élan, ce besoin de son corps, et le désir de Kiin. Mais vint la colère, qui détourna les pensées de Samig de son frère vers ses propres désirs.
Elle aurait dû être ma femme, se dit Samig. Qu'Amgigh parte chez les Chasseurs de Baleines; qu'il apprenne, lui. Qu'il vive au milieu de leurs femmes bruyantes. Je suis le véritable époux de Kiin. Je tiens à elle plus qu'Amgigh.
Alors, sans un regard pour son père ou sa mère, sans un regard pour Amgigh, Samig se leva et avança vers Kiin qui travaillait. Il saisit son poignet et l'attira avec douceur.
— Viens.
Et il l'emmena dans sa chambre.
Amgigh les regarda, regarda le rideau se refermer derrière Kiin. Dans son esprit, il vit Kiin nue, lovée dans les bras de Samig et la douleur lui poignarda la poitrine, lui coupa le souffle. Il resta assis, immobile, tête inclinée, jusqu'à ce que l'air emplisse de nouveau ses poumons. Puis il se leva et s'étira. Prenant son parka à un crochet fiché dans le mur, il l'enfila et grimpa hors de l'ulaq.
Les nuages étaient gris dans le ciel noir de la nuit. Amgigh vit des étoiles entre les nuages. Assis sur le toit, il tenta d'éloigner ses pensées loin de Kiin et de Samig. Qu'était une épouse comparée à la chasse à la baleine? Qu'était partager une épouse comparé au pouvoir qu'un homme acquiert lorsqu'il tue une baleine ?
Amgigh tira un brin d'herbe du toit de l'ulaq et le déchira entre ses doigts.
Une nuit. Il ne partageait Kiin que pour une nuit. Mais Samig n'oublierait pas ce partage, ni la promesse faite à Amgigh de lui transmettre son savoir. Et il y avait les couteaux d'obsidienne. Deux couteaux : issus d'une même pierre, frères comme Amgigh et Samig étaient frères.
Amgigh avait taillé les lames comme le font tous les Premiers Hommes, seulement d'un côté. Mais, depuis son enfance, Amgigh semblait avoir la main la plus légère, il savait l'endroit où la pierre céderait à la pression de son poinçon en os, comment obtenir des copeaux nets et délicats. Même en ne polissant qu'un côté de la lame, il avait réussi à faire des bords si fins qu'ils étaient presque transparents.
Son père prétendait que la pierre parlait à Amgigh et Amgigh pensait que peut-être, d'une certaine façon, c'était vrai. Surtout pour ces deux lames d'obsidienne. Dès le premier coup de son percuteur, les lames lui avaient révélé leur beauté, leur équilibre.
Mais, tandis qu'il travaillait, des esprits rôdaient autour de lui, parlant de peur, de colère, de douleur. À deux reprises, Amgigh avait interrompu son travail, pour écouter, mais son désir d'achever les lames parlait plus fort que les voix des esprits. Et qui savait si les voix des esprits étaient bonnes ou mauvaises, si elles disaient la vérité ou si elles mentaient ?
Il avait dit à Samig qu'il lui fabriquerait un couteau d'obsidienne, et s'il ne le faisait pas, que penserait Samig? Qu'Amgigh était en colère? Qu'il ne voulait pas que Samig revienne chez les Premiers Hommes pour lui apprendre à chasser la baleine? Les couteaux étaient un gage de la promesse de Samig de revenir.
Cependant qu'Amgigh poursuivait son ouvrage sur les lames, il s'était aperçu qu'un des couteaux n'allait pas : il était trop lourd dans sa main. Une fois achevés, il les avait posés côte à côte sans être capable de les différencier. Mais l'un n'allait pas.
« Trop lourd, trop lourd », avait murmuré l'esprit d'Amgigh. Et Amgigh avait su qu'une autre pierre était cachée à l'intérieur de la lame d'obsidienne, peut-être un nodule de quartz, qui affaiblirait le couteau.
Amgigh redescendit dans l'ulaq et fit un signe de tête à ses parents. Il alla dans sa chambre, maintenant le rideau levé pour laisser entrer la lumière. Il entreprit d'emballer ses affaires dans une peau de phoque. Il serait prêt si son père voulait partir de bonne heure le lendemain. Il tira un panier de sa réserve d'armes. À l'intérieur, ses lames achevées — des têtes de lances d'andésite, de petites lames d'obsidienne pour les couteaux recourbés, quelques lames arrondies pour les couteaux de femmes. Il fouilla dans le lot, choisit les meilleures pour les emporter chez les Chasseurs de Baleines. Peut-être auraient-ils quelque chose à échanger.
Quand Oiseau Gris avait dit à Amgigh que Qakan partirait bientôt en voyage de troc, Amgigh avait confié plusieurs lames à Qakan. Il lui avait précisé :
— Lame pour lame, pas moins.
Amgigh avait besoin de voir le travail d'autres fabricants. Il avait déjà surpassé l'habileté de son père et d'Oiseau Gris, celle des Chasseurs de Baleines tailleurs de lames. Il espérait que Qakan négocierait avantageusement. Mais qui pouvait dire de quoi Qakan était capable? Qui pouvait lui faire confiance? Toutefois, comme l'avait dit Kayugh, mieux vaut donner une chance à Qakan que de le laisser vivre éternellement dans l'ulaq de son père, à se gaver, sans jamais chasser, trop paresseux pour seulement pêcher des oursins ou chercher des clams.
Amgigh prit les deux lames d'obsidienne qu'il avait façonnées pour Samig et lui. Elles étaient belles, aussi fines que tout ce qu'il avait jamais fait. Il les emmancha à des poignées qu'il avait coupées dans des morceaux de mâchoire de baleine, puis enveloppa le tout dans le fanon noir d'une baleine à bosse.
Il tint une lame dans chaque main. Celle qu'il avait taillée en premier était dans sa main gauche, l'autre dans sa main droite. Amgigh soupira. La pierre elle-même évoquait l'âme d'Amgigh, ses propres imperfections. Il laisserait la lame défectueuse ici, dans sa couche, et emporterait l'autre chez les Chasseurs de Baleines. Il la donnerait à Samig pour lui rappeler sa promesse de lui apprendre à chasser la baleine.
C'est alors qu'il entendit un rire, un rire de femme. Kiin. Kiin avec Samig. Une fois encore, il la vit en esprit, nue, les mains de Samig sur ses seins, les mains de Samig entre ses cuisses.
Amgigh ferma les yeux et serra les dents. Il enveloppa la bonne lame et la remit dans le coin des armes. Il enveloppa la lame défectueuse et la plaça dans le paquet qu'il emporterait chez les Chasseurs de Baleines.
Le cœur de Kiin cognait si fort qu'elle en sentait les battements au creux de ses bras. Elle constata avec soulagement que la chambre de Samig était très sombre, ce qui empêchait Samig de voir ses yeux. Que penserait-il s'il y lisait sa peur? Que penserait-il s'il y voyait sa joie ?
« Ton mari te l'a demandé, murmura son esprit. Tu ne fais qu'obéir. » Mais elle se sentait gênée. Peut-être une part d'elle-même désirait-elle trop cela. Peut-être ce désir s'était-il glissé au-dehors pendant son sommeil pour entrer dans les rêves d'Amgigh. Peut-être étaient-ce seulement son égoïsme, ses propres désirs qui avaient poussé Amgigh à offrir son épouse à Samig. Alors, quel bienfait pourrait émaner de son désir égoïste? Samig était frère. Amgigh était mari.
C'est alors que Samig l'attira près de lui, lui saisit les mains et murmura :
— Je suis désolé. Désolé de t'arracher si vite à ton mari. Mais tu vois, cela donne à Amgigh quelque chose avec quoi échanger, quelque chose qui en vaut la peine. Je voulais rester ici et être ton époux. Je n'ai pas besoin de chasser la baleine, mais Amgigh... Samig tendit la main, caressa la joue de Kiin, puis glissa ses doigts jusqu'au collier de perles qu'il lui avait donné.
— Quand j'ai fait ce collier, je croyais le faire pour ma femme.
Ses doigts tremblaient. Kiin referma ses mains sur les siennes.
— Quand t-t-tu me l'as d-d-donné, t-t-tu-tu savais ?
— Oui, mon père m'avait averti.
— Et tu-tu étais en colère?
— Oui, mais j'étais surtout heureux de savoir que tu vivrais dans cet ulaq, loin de...
— Oui.
Pendant un long moment, Samig ne fit rien, ne bougea pas, ne parla pas, jusqu'à ce que Kiin commence à lisser les nattes et les fourrures afin de lui arranger un lit confortable. Mais une fois encore il referma les mains sur les siennes.
— Allonge-toi.
Le souffle de Samig était chaud sur le cou de Kiin. Elle s'étendit sur les couvertures.
« Amgigh le veut », dit son esprit.
Kiin chassa le malaise tapi en elle et entreprit de dénouer le lien qui retenait son tablier.
Mais Samig dit :
— Non. Nous ne pouvons pas.
Il la retourna et mit ses bras autour d'elle, allongé, son torse contre le dos de Kiin.
— Amgigh, Amgigh le veut, murmura Kiin.
— Non, repartit Samig. Amgigh veut apprendre à chasser la baleine. C'est tout.
Kiin s'obligea à rester allongée sans bouger, essayant de penser à autre chose qu'à Samig, tout contre elle, tout chaud. Elle pensa aux oiseaux : les mouettes à pattes rouges, les pétrels et les goélands, elle s'imagina aspirée vers le ciel par leurs ailes, planant au-dessus de l'île Tugix, regardant au bas l'ula-kidaq. Elle pensa aux baleines — la mégaptère à longs battoirs, le rorqual, plus petit —, elle s'ima-gina nageant avec elles sous la mer jusqu'à leur village.
Et enfin, la chaleur de la peau de Samig contre la sienne, la douceur de ses bras autour d'elle et le rythme de sa respiration l'attirèrent dans des rêves.
Son père hurlait après elle. Quelque chose qu'elle avait fait ou n'avait pas fait. Il levait sa canne et l'abattait de toutes ses forces sur son visage, sur ses épaules. D'autres regardaient son père la frapper, encore et encore. Elle ne serait jamais une femme, hurlait-il, jamais une épouse, jamais une mère. Elle n'était rien. Elle n'avait pas d'âme, elle ne valait rien.
Kiin se roula en boule, protégeant du bâton ses yeux et ses oreilles. « Tu es Kiin, lui dit son esprit. Kiin. Tu as une âme. Il ne peut te l'enlever. Même avec sa canne. Même avec ses coups. Tu es Kiin. Kiin. Kiin. »
Mais les coups ne cessaient pas. Enfin des mains se tendirent et l'arrachèrent à son père, à la douleur. On murmura son nom.
— Kiin, tu es en sécurité. Tu es là, avec moi. Je ne permettrai à personne de te faire du mal. Kiin, Kiin.
C'était Samig. Kiin tendit les bras vers lui et l'attira contre elle.
— Samig, mon époux, souffla-t-elle. Samig.
Elle caressa la peau lisse et tendre de sa poitrine,
la douceur obscure de ses cheveux, et sentit ses mains sur son dos, cherchant à l'agripper, tandis qu'elle refermait ses jambes sur lui. Elle sentit ce qui était homme grandir et se raidir contre elle. Elle ne pouvait s'empêcher de le toucher...
— Je t'en prie, murmura-t-elle, je t'en prie, je veux être ta femme.
Kiin s'éveilla de bonne heure. Samig dormait, une jambe en travers des siennes, sa main sur ses mains. Elle se libéra avec précaution, s'assit sur son séant et lissa son tablier. Elle s'autorisa à regarder un moment Samig, la couleur lisse et sombre de sa peau, la noirceur de ses cheveux.
« C'était un rêve », lui dit son esprit.
Oui, c'était un rêve, pensa Kiin. Elle vit alors ses bras et ses jambes dénués de toute trace. Son père ne l'avait pas battue. Ç'avait été un rêve.
Elle se rendit dans la pièce principale de l'ulaq, prépara la nourriture et remplit plusieurs conteneurs de poisson séché pour Samig, Amgigh et Kayugh. Ils les emporteraient avec eux.
Une fois le repas prêt, Kiin prit le parka d'Amgigh et s'installa sur une natte près de son panier à couture. Le vêtement était déchiré sous un bras et elle voulait le repriser avant le départ de son mari. Elle tenait à ce que les femmes Chasseurs de Baleines sachent qu'elle était une bonne épouse.
«Une bonne épouse... après Samig?» sembla murmurer quelque esprit.
« C'était un rêve », répondit l'esprit de Kiin. Et les mots s'infiltrèrent en elle tandis qu'elle perforait chaque côté de la déchirure à l'aide d'un poinçon. Après quoi, elle choisit un morceau de peau de phoque pour coudre une pièce. Elle nouait un fil de nerf tordu au bout de son aiguille quand elle vit s'ouvrir la porte de la chambre de Samig.
Elle leva les yeux. Samig était debout et la regardait. Elle sourit et, ce faisant, leurs regards se croisèrent et s'accrochèrent. Soudain, elle eut l'impression d'être de nouveau dans ses bras et elle se rappela son corps puissant frémissant contre le sien, la chaleur de Samig en elle. Elle sut qu'elle n'avait pas rêvé.
— Femme, dit Samig, avec une douceur infinie.
Kiin ne l'entendit qu'en voyant le son sur les lèvres
de Samig.
— Femme.
15
Kiin ne suivit pas les autres sur la plage. Peut-être l'aurait-elle pu. Il ne s'agissait pas du départ d'une chasse. Amgigh ne s'en voudrait pas s'il la touchait ou laissait ses yeux s'attarder trop longtemps, ses pensées errer vers les nuits passées avec sa femme. Et Samig... Non, il n'était pas son mari. Il ne pouvait être maudit par sa présence. Mais Kiin jugeait préférable de rester à l'intérieur de l'ulaq. Elle taillerait des dessus de bottes dans un œsophage de lion de mer, indiquant ainsi aux esprits qu'elle comptait sur un prompt retour de son mari et du père de son mari. Mais, cependant qu'elle travaillait, elle sentit l'impatience la gagner, jusqu'à ne plus pouvoir tenir en place.
Elle roula son ouvrage, fit les cent pas dans l'ulaq et s'arrêta au pied du tronc à encoches.
Non, songea-t-elle, je n'ai pas besoin de sortir. Je n'ai pas besoin de voir Samig une dernière fois. Mais ses pieds étaient déjà sur le rondin. Bientôt, elle se retrouva au sommet de l'ulaq, comme si son corps se déplaçait sans le consentement de son esprit. Elle regarda vers la plage. Les trois ikyan étaient partis, celui de Samig, celui d'Amgigh et celui de Kayugh. Celui de Longues Dents avait disparu lui aussi, mais Kiin savait qu'il ne voyagerait avec eux que ce jour-là.
Kiin s'apprêtait à rentrer dans l'ulaq, quand elle pensa à la chambre de Samig. Il faudrait la nettoyer à fond, secouer et aérer les peaux, et répandre de la bruyère fraîche sur le sol. Peut-être valait-il mieux s'en charger tout de suite. Mais elle devrait pour cela grimper les collines à la recherche de bruyère. Oui, décida-t-elle en descendant prendre son couteau de femme qu'elle glissa dans son suk.
Elle quitta l'ulaq, puis grimpa prestement à travers un ravin peu profond protégé du vent. De là, elle se rendit en haut des falaises en retrait de la plage. Les ikyan se dirigeraient vers le sud puis l'ouest autour de l'île Tugix, puis vers l'île voisine où les hommes chassaient les loutres de mer, avant de franchir l'étendue d'eau qui sépare cette île du pays des Chasseurs de Baleines. Kiin se protégea les yeux et observa la mer. Elle les vit enfin, pas aussi loin qu'elle l'aurait pensé. L'ikyak de Samig était en tête, suivi de celui de Kayugh, puis de Longues Dents, celui d'Amgigh fermant la marche. Kiin appréciait les coups rapides et sûrs de Samig et son dos bien droit. En comparaison, Amgigh pagayait comme un gamin inexpérimenté.
Oui, se dit Kiin, Kayugh avait fait le bon choix. C'est bien Samig qui doit se rendre chez les Chasseurs de Baleines. C'est lui qui devrait chasser la baleine. L'homme, c'est lui.
Qakan avait observé les quatre hommes quitter la plage. Amgigh riait et plaisantait, tandis que Samig était sérieux et parlait peu. Samig s'était penché pour ramasser des coquillages — promesse qu'il reviendrait au village. Puis il avait balayé l'ulakidaq du regard. Qakan savait qu'il cherchait Kiin. Pourquoi il la voulait, Qakan n'avait jamais réussi à le comprendre, mais Samig la voulait bel et bien, et depuis toujours. Enfant, déjà, Samig se vantait et riait fort dès que Kiin était dans le coin. Et au cours de cette année, chaque fois que Samig venait dans leur ulaq, il la regardait, ses yeux s'arrêtant sur les petits seins aux pointes roses, sur ses jambes qui s'allongeaient.
Ah, Qakan comprenait cette part du désir de Samig. N'éprouvait-il pas la même chose lorsqu'il voyait les femmes d'autres tribus ? En de rares occasions, les Chasseurs de Baleines amenaient leurs épouses avec eux lorsqu'ils venaient faire du troc. Alors, une de ces femmes pouvait venir pour une nuit dans leur ulaq, dans le lit de son père, et Qakan écoutait les grognements et les rires, et il haïssait son père de garder la femme pour lui seul.
Une fois, Qakan quitta subrepticement sa couche et s'installa juste derrière le rideau de celle de son père. Là, tandis qu'il observait son père déshabiller la femme, ce qui était un homme en Qakan devint long et dur. Qakan se demanda si c'était d'Oiseau Gris que Kiin tenait son avidité. Sûrement d'autres hommes partageaient leurs femmes avec leurs fils.
Donc, Qakan comprenait le désir de Samig et, si Qakan trouvait Kiin trop maigre et trop calme, pour quelque étrange raison, Samig la voulait pour femme. Qakan sourit. Samig, le garçon qui avait toujours lancé mieux et plus loin que les autres, qui courait plus vite, qui était plus fort, chassait mieux et qui même, pour une raison ignorée de tous, attrapait plus de poissons dans ses hameçons taillés dans des coquilles de clams, Samig ne pouvait pas avoir, n'aurait jamais Kiin.
Mais à ce compte-là, Qakan non plus.
Tous ses plans si soigneusement élaborés. Toutes ces années où Qakan, la nuit, allongé sur sa couche, avait songé à de promptes répliques, à des réponses qui témoigneraient de son intelligence, de sa vivacité d'esprit. Toutes ces nuits où il avait comploté quand les autres dormaient.
Il avait fallu des mois pour qu'on prête attention à ses blagues, qu'on commente la force de ses propos.
Puis le jour vint, deux lunes avant que Kayugh et Amgigh n'apportent la dot de Kiin. Oiseau Gris était sur le toit de l'ulaq avec Qakan. Les femmes cherchaient des clams sur la plage à marée basse. Qakan s'était montré direct. Son père était un faible — Qakan n'en doutait pas — et Qakan savait qu'une prière rencontrait souvent un refus, simplement parce que refuser donnait à Oiseau Gris une sensation de puissance.
— Je ne suis pas un chasseur, avait dit Qakan. Je veux être un commerçant. Je t'apporterai l'honneur et je t'apporterai des fourrures, des coquillages et des harpons d'autres villages.
Mais au lieu de discuter le désir de Qakan de devenir marchand, Oiseau Gris avait approuvé :
— Tu n'es pas un chasseur, il est vrai. Si les esprits dissimulaient les racines et les baies aux femmes et les phoques aux chasseurs, tu ne serais même pas capable de rapporter un macareux.
Furieux, Qakan avait grincé des dents et redit ce qu'il répétait sans cesse depuis qu'il l'avait entendu de la bouche de son père :
— Ce n'est pas ma faute. Je veux être chasseur, mais la fille, ta fille, a pris ma force.
Oiseau Gris avait craché un brin d'herbe et s'était détourné de son fils pour regarder vers la mer.
Qakan avait attendu un moment puis, voyant que son père n'était pas décidé à parler, il avait ajouté :
— Les marchands apportent autant d'honneurs que les chasseurs, et parfois davantage de peaux.
Lentement, Oiseau Gris avait tourné la tête, lentement, il avait regardé Qakan.
— Tu veux être marchand?
— Oui.
— Tu penses que tu peux marchander, que tu peux amener un homme à accepter moins pour ses biens, ses fourrures ou ses coquillages, que la valeur qu'il leur donne?
C'était cette question que Qakan espérait entendre. Une question qu'il avait entendu discuter parmi les commerçants, ceux qui venaient dans l'ulaq de son père, ceux qui venaient pour user de la mère de Qakan pour la nuit, qui jetaient des regards pleins d'espoir sur Kiin mais détournaient les yeux quand Oiseau Gris avouait la honte de Kiin.
— Non, avait répondu Qakan en réprimant un sourire devant l'étonnement de son père. Je n'amènerai pas un homme à accepter moins qu'il estime la valeur de ses fourrures. C'est comme ça qu'on se fait des ennemis. Je le conduirai à penser, à tort, qu'il obtient davantage. Je troquerai de fines fourrures de phoque contre des coquillages rares sur cette plage, mais communs sur d'autres, ou contre de la viande de baleine que les Chasseurs de Baleines possèdent en abondance.
Son père avait hoché la tête encore et encore, puis avait dit :
— Mais tu dois avoir quelque chose à offrir. Qu'as-tu ?
Qakan avait baissé les yeux. Son père ne verrait pas l'amusement qu'ils recelaient. Ce que Qakan avait à offrir? Bien des choses, oui, bien des choses. Des couteaux de femmes oubliés sur la plage, des copeaux d'ivoire volés dans le panier à sculpture de son père — des choses que Kiin ou Coquille Bleue étaient accusées d'avoir perdues et pour lesquelles elles recevaient une correction. Chaque fois que des marchands venaient visiter l'ulaq d'Oiseau Gris, de Longues Dents ou de Kayugh, plus tard dans la journée ou le lendemain, il manquait des babioles — des aiguilles à coudre, des poinçons, des couteaux recourbés, de petits objets faciles à cacher dans la manche d'un parka. Ah oui, disait tout le monde, les marchands! Il y en avait certains à qui on ne pouvait faire confiance.
Qakan avait donc gardé les yeux baissés pour répondre :
— Peut-être toi, Samig et Kayugh avez-vous des fourrures en trop, n'importe quoi que je pourrais emporter pour l'échanger. En retour, je te rapporterais des défenses de morse ou des peaux d'ours marin, quelque chose que tu aimerais avoir.
— Que récolterais-tu en échange?
— De la bonne nourriture, l'honneur parmi les autres tribus, avait répondu Qakan en riant. Des femmes pour mon lit.
Oiseau Gris avait eu un sourire contraint. Les poils de son menton s'étaient mis à trembler.
— Peut-être, avait commencé Qakan en rassem-blant son courage, peut-être pourrais-tu me donner quelque chose.
— Quoi?
— Ma sœur.
Son père s'était tourné brusquement vers lui en écarquillant les yeux.
— Qui donnerait quoi que ce soit pour elle ? Elle n'a pas d'âme. Elle n'a même jamais connu le temps de son sang.
— Qui le sait, en dehors de ce village?
— Quelques rares marchands, avait répondu son père.
Puis, les yeux sur la mer, il avait concédé :
— Elle n'est pas laide. Combien de fourrures penses-tu pouvoir en obtenir ?
— Dix, avait suggéré Qakan, alors qu'il pensait : peut-être même vingt.
— Dix? Si tu en obtenais dix, je compte que tu m'en donnerais huit.
— Huit, avait dit Qakan.
Seulement huit, mieux qu'il avait espéré.
Mais Amgigh était arrivé avec son offre de seize peaux et un couteau d'obsidienne.
Qakan avait donc regardé Amgigh, Samig, Kayugh et Longues Dents s'éloigner. Oui, il s'était quand même préparé pour son troc, avait réussi à persuader Longues Dents de lui confier des hameçons et des peaux, et sa mère de lui coudre un suk en peau d'oiseau. Même Kiin lui avait donné plusieurs de ses paniers si finement tressés, et Chagak lui avait permis de prendre cinq matelas d'herbe, ceux qu'elle tissait avec des bordures à damiers foncés. Avant de partir, il prendrait le tas de peaux de phoque que Kayugh avait donné comme dot de Kiin.
Mais il aurait beaucoup mieux valu avoir Kiin en plus de tout cela.
16
La dernière fois qu'il se retourna, Samig la vit. Elle se tenait sur le bord de la falaise, ses cheveux gonflés par le vent, son corps souple comme une fine ligne se détachant sur le gris du ciel.
Garde-la en sécurité pour Amgigh, pria-t-il Tugix. Protège-la d'Oiseau Gris et de Qakan. Tout au long de cette première et interminable journée, il répéta cette prière tandis qu'il pagayait. Il poursuivit même le soir, après que Longues Dents les eut quittés et que les trois hommes eurent dressé leur campement pour la nuit sur l'île aux loutres.
Ils tirèrent leurs ikyan en haut de la plage jusqu'à un endroit où quatre rochers formaient un cercle, puis les disposèrent en coupe-vent entre les rochers. Kayugh avait empli et allumé des lampes à huile — des lampes de chasseurs, petites et légères, taillées dans la pierre et faciles à transporter.
Ils mangèrent de la viande de phoque fumée et de la graisse d'oie, bonne pour calmer la gorge après une journée d'eau salée. Plus tard, Kayugh étendit les nattes afin de dormir, mais Samig ne trouvait pas le sommeil; son esprit était plein de pensées pour Kiin, pour leur nuit ensemble. Elle était l'épouse d'Amgigh, mais ne l'avait-elle pas appelé époux dans ses rêves ?
Avant de partir, Samig avait confié à Longues Dents qu'il craignait pour la sécurité de Kiin, mais l'homme s'était contenté de sourire :
— Oiseau Gris a peur de ton père et de toi, et même d'Amgigh. Il ne fera pas de mal à Kiin. Et Qakan..., avait ajouté Longues Dents en rejetant la tête en arrière dans un grand rire. Qakan a décidé d'être marchand. Je lui ai donné dix hameçons et quelques peaux à négocier pour mon compte. Je crois qu'il prévoit de partir dans les jours qui viennent. À son retour, s'il revient, Amgigh et ton père seront déjà au village.
Samig avait approuvé d'un signe de tête. Longues Dents avait toujours raison. Kiin était à l'abri. Pourtant, l'angoisse planait au-dessus de lui comme un esprit, torturant son âme, suggérant les diverses façons dont on pouvait blesser Kiin sans laisser de trace sur le corps, des choses qu'on pouvait faire pour détruire l'âme.
Samig se glissa jusqu'à son ikyak et défit un paquet rangé sur le flanc. Il contenait de la graisse de phoque fondue. Samig en passa sur ses mains et ses joues, puis prit son chigadax.
Il enduisit les coutures horizontales du vêtement, puis les bandes de boyau de graisse de phoque pour préserver leur souplesse et éviter les déchirures. Il avait des aiguilles et du fil de nerf et, à l'instar de tous les chasseurs, savait réparer son habit, mais il ne savait pas empêcher l'eau d'y pénétrer.
Il avait souvent observé sa mère coudre ; une fois, il avait même regardé Kiin travailler au chigadax d'Oiseau Gris. Chaque couture était double, cousue d'un côté puis retournée et cousue dans l'autre sens. Kiin poussait l'aiguille dans la peau et la ressortait adroitement sans percer le côté opposé à la couture. Cela paraissait facile, mais quand Samig devait réparer son propre chigadax, l'aiguille n'en faisait qu'à sa guise, si bien qu'il devait se contenter d'étaler de la graisse sur les points pour le rendre imperméable.
Quand Samig eut achevé de graisser son chigadax, il entreprit le même travail sur celui de son père. Cela l'aidait à ne pas penser au lendemain, à l'arrivée chez les Chasseurs de Baleines.
Quel effet cela ferait-il de chasser le plus grand de tous les animaux? Son habileté à poursuivre les lions de mer lui procurerait-elle un avantage sur les hommes de cette tribu? Peut-être ne serait-il pas assez adroit pour attraper une baleine, peut-être son grand-père le renverrait-il chez les Premiers Hommes, pour revenir à l'état de gamin, pas meilleur que Qakan.
Le lendemain matin, ils mangèrent tout en rechargeant leur ikyak, mais la nourriture tourmentait l'estomac de Samig et, quand ils furent de nouveau en mer, il trouva qu'Amgigh pagayait trop vite. Pourquoi se hâter? Ils avaient la journée entière pour atteindre la plage.
L'eau clapotait et il n'y avait pas le moindre signe de phoque ou de baleine, mais les mouettes les suivaient, décrivant des cercles au-dessus d'eux, les appelant comme pour leur montrer le chemin.
Cet après-midi, ils repérèrent l'île des Chasseurs de Baleines.
— Là! s'exclama soudain Kayugh.
Samig se raidit dans son ikyak, mais tint sa pagaie verticalement dans l'eau pour l'immobiliser. Oui, Samig distinguait l'île. Elle était grande, avec une plage longue et plate qui s'élevait en direction d'un amas de collines et de sommets déchiquetés. C'était une journée brumeuse. Le soleil n'était qu'une tache plus claire parmi les nuages, si bien que Samig ne pouvait voir l'île entière. Cependant, la plage paraissait trois, quatre fois plus grande que celle de Tugix.
Kayugh pointa le doigt en direction d'une crête rocheuse qui s'avançait dans l'eau.
— Écartez-vous du côté sud! lança-t-il. Trop d'obstacles.
Tandis qu'ils approchaient, Samig repéra de longs ensembles de buttes près des collines, six, peut-être sept, dont il pensait qu'il s'agissait sans doute d'ulas. Un ruisseau coupait le nord de la plage et Samig éloigna son ikyak du courant inévitable à l'endroit où l'eau pénétrait dans la mer.
Il ralentit son allure et suivit son père. Kayugh était déjà venu dans ce village et se rappellerait les endroits où les roches étaient cachées sous l'eau; Samig ne quittait cependant pas la mer des yeux, guettant le moindre affleurement qui pourrait déchirer le fond de son embarcation.
— Ils nous ont vus, cria Kayugh à Samig.
Il y avait environ huit hommes sur la plage, trois avec une lance à la main. Kayugh leur fit un signe, main levée, puis l'abaissant et la levant de nouveau. Les hommes échangèrent un regard, puis crièrent. Alors que Samig s'approchait des hommes, il s'aperçut qu'ils leur indiquaient une section de roche lisse qui se prolongeait sur la plage.
Kayugh pagaya au-dessus du rocher et, au moment où une vague le projeta sur le rivage, il libéra la lanière d'épaule puis le lacet qui le maintenaient dans l'ikyak et descendit. Plusieurs Chasseurs de Baleines s'emparèrent de l'ikyak et l'emportèrent sur le haut de la plage. Un des hommes salua Kayugh d'une tape dans le dos et tous deux partirent d'un grand rire.
Samig regarda Amgigh mener son ikyak au-dessus du rocher. Une vague poussa soudain l'ikyak d'Amgigh de côté et deux Chasseurs de Baleines le tirèrent hors du canoë tandis que deux autres soulevaient l'ikyak. Si bien qu'Amgigh se balança entre leurs bras jusqu'à ce que Kayugh vienne dénouer le lacet pour le libérer.
Samig serra sa pagaie et attendit qu'une vague l'envoie au-dessus de la roche. Une belle vague l'amena sur la plage, parfaitement. Samig s'immobilisa à l'aide de sa pagaie et tira sur les liens qui lui permettraient de quitter aisément la jupe en lion marin recouvrant l'ikyak.
D'ordinaire, Samig la fixait de trois nœuds, tous faciles à desserrer. Le premier se défit d'un coup, mais pas le deuxième et Samig, toujours assis dans son ikyak, se démenait à l'aide de ses dents et d'une main.
— La prochaine vague te conduira droit aux rochers, avertit quelqu'un en lui tendant un couteau.
Samig trancha le nœud et sortit de l'ikyak, le soulevant avant qu'il ne soit frappé par la vague.
— Tu es rapide, Samig, dit l'homme.
Levant les yeux, Samig reconnut Phoque Mourant, un chasseur qui s'était rendu plusieurs fois au village pour faire du troc.
Samig s'étonna que Phoque Mourant n'ait pas oublié son nom, mais il sourit et répondit :
— Seulement avec les nœuds.
Phoque Mourant éclata de rire. Comme tous ceux de sa tribu, il était large d'épaules et court de jambes, mais, contrairement aux autres, ce n'était pas un vantard. Quand les Chasseurs de Baleines venaient chez les Premiers Hommes pour du négoce, il y avait toujours une fête, toujours l'heure des récits; les histoires de Phoque Mourant évoquaient immanquablement l'habileté des autres chasseurs, jamais la sienne. Pourtant, chacun connaissait son adresse à l'ikyak et au harpon.
— Tu es venu faire du troc? s'enquit Phoque Mourant.
— Non. Oui. Une autre sorte de troc.
Samig porta son ikyak en haut de la plage et le posa à côté de celui de son père. Kayugh et Amgigh parlaient à un chasseur qui venait parfois commercer au village des Premiers Hommes. Il s'appelait Roc Dur. Phoque Mourant se joignit à eux, mais Samig s'agenouilla pour inspecter le fond et les flancs de son bateau. Que les Chasseurs de Baleines s'aperçoivent qu'il attachait plus de prix à son ikyak qu'à des bavardages sur le temps et la mer. Il aurait de nombreux jours pour leur parler. Pourquoi écouter maintenant?
Tandis que Samig passait les doigts sur son ikyak, le vent porta à ses oreilles les paroles de Roc Dur :
— Nombreuses Baleines est vieux. Il est probablement endormi.
— Il est toujours votre chef? demanda Kayugh.
Roc Dur ricana.
— Oui. C'est notre chef, répondit Phoque Mourant.
— J'ai besoin de lui parler. J'ai amené son petit-fils. Nombreuses Baleines veut qu'il apprenne à chasser la baleine.
Une fois encore, Roc Dur ricana et, de la pointe du menton, désigna Amgigh puis Samig avant de demander :
— Lequel des deux garçons appartient à Nombreuses Baleines?
Samig se leva.
— Nous sommes des chasseurs. Nous n'appartenons qu'à nous-mêmes.
Alors, regardant son père, il s'aperçut qu'il serrait les mâchoires et pinçait les lèvres.
— Samig est venu apprendre vos méthodes, déclara Kayugh. Amgigh doit rester avec nous. Nous ne pouvons abandonner deux de nos chasseurs.
Roc Dur étudia Samig. Les yeux de l'homme étaient lourds, sombres, comme deux petites pierres noires.
— Viens, dit Phoque Mourant à Kayugh.
Il fit également signe à Samig et Amgigh.
Phoque Mourant les conduisit dans le premier
long ulaq. Il grimpa en haut et dit à Kayugh :
— Attends.
Samig se tourna pour constater que Roc Dur était resté accroupi près des ikyan, le mépris au visage. Samig regarda alors son père, mais les yeux de Kayugh étaient posés sur la ligne d'ulas qui constituaient le village des Chasseurs de Baleines. Il y en avait huit en tout, avait expliqué Kayugh, mais Samig n'en comptait que sept qui formaient une ligne entre les collines et la plage, comme les empreintes de pas d'un géant.
— Où est le huitième ulaq? demanda Samig.
Kayugh pointa le doigt vers un espace entre deux
collines, à quelque distance des autres ulas.
— Celui-ci est l'ulaq de Roc Dur.
— Pourquoi l'a-t-il bâti là?
— Il dit qu'un jour il sera chef et qu'un chef doit vivre à l'écart.
Samig secoua la tête.
— Qu'en disent les autres?
— Qu'il est paresseux. En plaçant son ulaq entre deux collines, il n'a pas eu besoin de construire de murs, seulement un toit.
Samig rit. Pourtant, le malaise s'insinua dans son esprit. Il allait vivre avec ces gens. Il devrait chasser avec eux, même avec Roc Dur. Une fois encore, son ventre se noua et il éprouva la honte de vouloir encore être un enfant, de désirer ardemment rentrer au village, contempler sa mère en train de coudre ou de tisser, qu'on n'attende rien de lui que ramasser des œufs, cueillir des baies ou pêcher des oursins.
Comme si son père connaissait ses pensées, Kayugh posa une main sur l'épaule de Samig.
— Tu n'es pas obligé de rester.
Amgigh se pencha soudain en avant :
— Tu dois tenir ta promesse.
Kayugh leva les sourcils et observa Samig.
— J'ai dit à Amgigh que je lui apprendrais à chasser la baleine, expliqua Samig. Je resterai jusqu'à ce que Nombreuses Baleines me demande de partir.
Il vit la fierté dans les yeux de son père qui commenta avec calme :
— Si tu apprends cet art, tu peux nous l'enseigner à tous.
— Oui, commença Samig, pour s'interrompre aussitôt en s'apercevant que les yeux d'Amgigh se rétrécissaient soudain.
— Pas à Qakan, marmonna Amgigh.
— Qakan doit d'abord apprendre à chasser le phoque, concéda Kayugh.
Il leva les yeux tandis que Phoque Mourant émergeait de l'ulaq du vieux chef.
— Nombreuses Baleines souhaite vous voir, appela Phoque Mourant.
Samig suivit son père, mais Phoque Mourant sauta à terre.
— Tu ne nous accompagnes pas? s'étonna Kayugh.
— Il veut vous voir seuls, Samig et toi. Pas Amgigh, ajouta-t-il en posant la main sur son bras.
Samig vit la colère colorer de rouge le visage de son frère.
Kayugh et Samig descendirent dans l'obscurité de l'ulaq de Nombreuses Baleines. Lorsque les yeux de Samig se furent habitués, il constata que la demeure de son grand-père était vaste, plus longue et plus haute que les ulas des Premiers Hommes. La pièce principale était bordée de roches qui lui arrivaient presque à la taille; chacune comportait au sommet un creux dans lequel il y avait de l'huile et une touffe de mousse qui faisait office de mèche.
— C'est bien que vous soyez là, déclara Nombreuses Baleines. Asseyez-vous.
Le vieil homme était installé sur une natte au centre de l'ulaq. Il portait un parka en peau de loutre décoré aux coutures de fourrure et de plumes. Sur la tête, un chapeau de bois en forme de cône. Les Chasseurs de Baleines en avaient de semblables lorsqu'ils venaient faire du troc au village des Premiers Hommes, et Samig en désirait un depuis qu'il était tout petit. Sa mère lui avait dit que les Chasseurs de Baleines fabriquaient ces coiffes avec une feuille de bois si mince qu'on pouvait la chauffer à la vapeur pour lui donner la forme voulue ; les bords se rejoignaient vers l'arrière, noués par un lacet. Le bois du chapeau de Nombreuses Baleines était lisse et luisant comme si on l'avait frotté d'huile. Des moustaches de lion de mer étaient cousues dans les coutures, et des plumes et des coquillages pendaient à un côté.
Kayugh prit place sur une natte d'herbe face au vieil homme et fit signe à Samig de s'installer près de lui. À gauche de Nombreuses Baleines, une femme, petite et grasse, dont les cheveux noirs, tirés en arrière et attachés en une queue sur la nuque avec une lanière de loutre, soulignaient un visage rond. Ils étaient en tailleur alors que Samig et Kayugh s'étaient assis sur leurs talons.
La femme se dirigea vers deux nattes, l'une recouverte de fines tranches de viande foncée, l'autre comportant quatre bols de coquillage remplis de graisse fondue. Nombreuses Baleines choisit une tranche de viande qu'il tendit à Kayugh, puis fit signe à Samig de se servir. Samig observa Nombreuses Baleines tremper sa viande dans la graisse fondue et la replier avant de la mettre dans sa bouche. Samig l'imita.
La viande, riche et douce lui rappela d'abord celle du morse avant qu'il ne comprenne que c'était de la baleine. Il se souvint de la raison de sa présence ici et son cœur s'emballa.
— Il y a longtemps, tu m'as promis de me ramener mon petit-fils. Je savais que tu viendrais, dit Nombreuses Baleines.
Sa voix était basse et forte, comme celle d'un jeune homme. On racontait qu'autrefois les Chasseurs de Baleines étaient des Premiers Hommes. II faut dire que les Chasseurs de Baleines parlaient la même langue que les Premiers Hommes, même si certains mots se prononçaient différemment, avec un rythme plus rapide, comme si, en chassant la baleine, les gens avaient appris à aller plus vite, même dans leur langage.
— Une fois, il y a longtemps, notre peuple a sauvé ton village, déclara Kayugh.
Samig s'étonna de tant de brusquerie. Les conversations débutaient plutôt par des généralités sur la pluie et le beau temps, la chasse et la mer, les femmes et les enfants.
— Oui, reconnut Nombreuses Baleines. C'est pour cette raison que je t'ai donné ma petite-fille et mon petit-fils.
Samig s'immobilisa soudain, le dos raide. Il remarqua qu'Épouse Dodue se penchait tellement en avant que ses gros seins se pressaient contre ses genoux.
Samig ramena ses pensées aux paroles de son père. Que voulait dire Nombreuses Baleines quand il affirmait avoir donné à Kayugh sa petite-fille et son petit-fils?
— En échange, j'ai promis que je te ramènerais ton petit-fils quand il serait un homme afin que tu lui enseignes à chasser la baleine.
Nombreuses Baleines ne pipa mot mais sa femme répondit :
— Seuls les hommes de ce village peuvent chasser la baleine. D'ailleurs, ce garçon n'a pas l'air d'un chasseur. Ses os sont lourds, ses épaules trop larges.
Stupéfait qu'elle ouvre la bouche pendant une réunion d'hommes, Samig attendit que Nombreuses Baleines la réprimande, mais le vieil homme se contenta de hocher la tête.
— Je me rappelle que Chagak nourrissait deux enfants mâles, poursuivit-elle. L'un était son fils, l'autre ton fils. Comment puis-je savoir lequel est le nôtre ?
Ces mots furent comme des pierres posées sur le cœur de Samig qui lutta pour comprendre ce que disait Épouse Dodue. Il n'était pas le fils de Kayugh. Qui était son père, alors ? Il tenta d'attirer l'attention de Kayugh, mais celui-ci gardait les yeux fixés sur Nombreuses Baleines.
Enfin, Kayugh commença à parler, d'abord avec calme, comme s'il se parlait à lui-même, comme si Nombreuses Baleines et sa femme, et même Samig, n'étaient pas dans l'ulaq :
— Samig est déjà honoré dans notre village pour les nombreux phoques qu'il a pris. Il manie son ikyak avec grande habileté. C'est ton petit-fils. Je ne te mentirais pas.
Kayugh se leva et Samig s'empressa de l'imiter.
— Tes marchands sont toujours les bienvenus, conclut Kayugh, adieu traditionnel dans tous les villages qui commerçaient.
Cette fois encore, la brusquerie des paroles de Kayugh étonna Samig. Il lutta pour retenir les ques-tions qui montaient à sa bouche et agir comme s'il savait ce que Kayugh faisait. Kayugh commença à escalader le rondin qui menait au trou du toit.
— Ce serait bien d'avoir un fils dans notre ulaq, remarqua Épouse Dodue. Une vie pour le fils que nous avons perdu au combat contre les Petits Hommes.
— Es-tu prêt à nous le donner comme fils? s'enquit Nombreuses Baleines.
— Petit-fils, rectifia Kayugh. C'est mon fils.
— Emmène-le dehors, dit Nombreuses Baleines. Décide-toi et reviens nous voir.
Samig suivit Kayugh à l'extérieur et se glissa vers le côté gauche du monticule où lui et son père pourraient parler sans crainte que le vent ne porte leurs paroles aux autres sur la plage.
— Veux-tu rester? demanda Kayugh.
Au lieu de répondre, Samig lança :
— Tu n'es pas mon père. Qui est mon père?
Kayugh demeura longtemps sans souffler mot.
Enfin, il murmura :
— Ton père, époux de ta mère, Chagak, était fils de Shuganan le sculpteur.
Samig hocha la tête. Il avait entendu des histoires sur Shuganan. Sur son pouvoir dans le monde de l'esprit. Sa mère lui avait aussi parlé de son village qui avait été détruit par les Petits Hommes, et de sa propre mère qui était une des filles de Nombreuses Baleines.
— Est-ce qu'Amgigh est ton vrai fils? demanda Samig.
Son cœur avait tressailli dans sa poitrine; il se mouvait comme se meut un esprit. Il le sentit d'abord dans ses tempes, puis ses poignets, et maintenant il le sentait derrière ses genoux.
— Oui, c'est mon fils et le fils d'une autre épouse, pas ta mère.
Le cœur de Samig bondit de nouveau, battant à tout rompre au fond de sa gorge.
— Alors, nous ne sommes pas frères ?
— Quand j'ai pris ta mère pour épouse, vous êtes devenus frères et je suis devenu ton père.
— Tu aurais dû nous dire la vérité. Quand nous étions encore tout petits, tu aurais dû nous dire.
Kayugh s'éclaircit la gorge, évitant le regard de Samig :
— Nous avons cru préférable de vous élever dans l'ignorance. Que gagne-t-on à parler des morts ? Qui peut dire quelle malédiction, quelle colère aurait pu venir dans notre ulaq si ta mère avait parlé de ton vrai père, si j'avais évoqué la vraie mère d'Amgigh ?
Samig ferma les yeux et se frotta les paupières.
— Ainsi, Amgigh n'a pas été choisi pour apprendre à chasser la baleine parce qu'il n'est pas le petit-fils de Nombreuses Baleines ?
— Oui.
— Mais si tu avais pu choisir seul, tu aurais choisi Amgigh...
Kayugh regarda vers le ciel puis, quand il tourna à nouveau les yeux vers Samig, ce dernier y lut de l'inquiétude mêlée de tristesse.
— C'est toi que j'aurais choisi parce que tu es le meilleur chasseur, dit Kayugh. Tu restes ?
— Oui, répondit Samig.
Mais, dans son esprit, il revoyait déjà les nombreuses fois où Kayugh avait semblé lui préférer Amgigh, les fois où Samig avait gagné des courses ou rapporté le plus gros poisson mais où Amgigh recevait les félicitations.
Kayugh hocha la tête.
— Alors, apprends à chasser. Apprends à chasser la baleine et reviens l'enseigner à Amgigh.
17
Quand son père et Samig regagnèrent l'ulaq de Nombreuses Baleines, Amgigh grimpa en haut de la demeure et attendit, les yeux rivés sur la mer. Nombreuses Baleines — grand-père de la mère d'Amgigh et chef des chasseurs de cette tribu —, pourquoi avait-il préféré Samig à Amgigh? Ou bien était-ce Kayugh qui avait choisi? Quels étaient ces secrets confiés à Samig et qu'Amgigh ne pouvait entendre ?
Nombreuses Baleines s'était déjà rendu au village des Premiers Hommes, mais il n'avait jamais eu l'air d'un grand-père. Il ne témoignait pas le moindre intérêt à Samig ou à Amgigh, se contentant d'un signe de tête à chaque enfant, demandant simplement s'ils avaient pris leur premier lion de mer. Que le vieil homme pose donc la question maintenant. Amgigh avait pris lion de mer et femme. Les deux.
Trois jeunes femmes marchaient lentement autour de l'ulaq de Nombreuses Baleines. Deux étaient presque belles, pas aussi belles que Kiin, mais, se dit Amgigh, ce ne serait pas épouvantable de passer la nuit avec. La troisième était aussi grande qu'un homme, son visage était sale et ses dents de devant déchiquetées se réduisaient à des chicots. Des trois, c'était elle qui parlait le plus fort et, quand elle surprit le regard d'Amgigh sur elle, elle ôta son suk de fourrure de loutre, agita le devant de son tablier et gloussa sottement.
Amgigh attendit que les trois filles aient disparu derrière l'ulaq de Nombreuses Baleines, se glissa en bas du toit incliné et marcha en direction de la plage. Les hommes réparaient leurs ikyan et les femmes cherchaient des racines. Amgigh alla jusqu'à son canoë, passa les doigts sur les coutures et la pièce en peau de lion marin que sa mère avait cousue sur un endroit trop fin près de la contre-quille. Il graissa les coutures et les peaux puis, cela fait, prit le paquet de couteaux rangé dans l'ikyak. Il trouva un endroit plat sur la plage, étendit une peau de phoque sur laquelle il disposa les lames de couteaux et les pointes de lances en cercle, pointes vers l'extérieur. Il s'assit, posa un épais morceau de peau de phoque sur sa cuisse gauche et enveloppa sa main gauche d'une lanière de peau de lion de mer. Enfin, il prit son poinçon dans son panier et entreprit de repolir un couteau émoussé.
Il ne leva pas les yeux quand les Chasseurs de Baleines commencèrent à se rassembler; il ne leva pas les yeux pour manifester qu'il ne perdait rien de leurs commentaires ni de leurs offres d'échange. Oui, ils lui donneraient de l'huile de baleine, des fourrures, des nuits avec leurs filles. Qu'ils regrettent le choix de Nombreuses Baleines; qu'ils regrettent que le vieil homme n'ait pas choisi l'autre petit-fils, le petit-fils qui pouvait fabriquer les plus belles lames qu'ils avaient jamais vues.
C'est alors qu'il entendit la voix de son père et celle de Samig. Samig se fraya un chemin parmi les Chasseurs de Baleines et s'arrêta près de lui. Il posa une main possessive sur l'épaule d'Amgigh. Amgigh leva les yeux vers son frère. Il s'arrêta pour lancer le couteau d'obsidienne enveloppé dans les mains de Samig et sourit tandis que Samig le déballait, tandis que Samig le brandissait pour que les Chasseurs de Baleines puissent l'admirer.
Puis Samig s'accroupit à côté d'Amgigh et posa la main sur son bras.
— C'est trop beau. C'est à toi qu'il devrait appartenir, pas à moi.
— J'ai le même, répondit Amgigh sans pouvoir le regarder dans les yeux.
Puis il se tourna vers les Chasseurs de Baleines.
— Fourrures de loutres et colliers, déclara-t-il. C'est contre cela que j'échangerai mes lames.
Puis, coulant à Samig un regard en coin, Amgigh ajouta :
— Il me faut des présents à rapporter à mon épouse, qui est si belle.
18
Kiin s'éveilla de bonne heure et se rendit aux rochers de varech pour pêcher des menhadens. Elle en prit trois dont l'un était long comme son avant-bras. Elle les nettoya et les ouvrit, puis se dirigea vers la pierre de cuisson de Chagak. Elle avait fait démarrer un feu avant d'aller pêcher, si bien que la pierre était chaude. Elle posa les poissons dessus, peau contre la pierre, et regarda la chaleur transformer la chair verte en flocons blancs.
Accroupie tout près, Kiin mangea un des poissons et apporta les deux autres à Chagak et Mésange. Après quoi, elle ressortit pour observer la mer. Qui pouvait dire quand Amgigh et Kayugh reviendraient? Peut-être aujourd'hui?
Kiin soupira. Il était encore tôt, mais Nez Crochu était déjà sortie avec son ik et rentrait, son petit bateau de peau ouvert rempli de morues. Kiin sourit et se hâta vers la plage pour aider Nez Crochu à tirer son embarcation sur le rivage.
— As-tu p-p-pêché t-t-toute la nuit? demanda Kiin en voyant à l'avant du bateau une multitude de poissons au ventre blanc.
— Non, répondit Nez Crochu en riant. Mais les esprits m'ont été favorables.
Sous un rocher au bord des rangées d'ikyan, Kiin aperçut la nasse de Nez Crochu. Elle se hâta de la lui apporter.
Le filet était en forme de cercle. Une fois étendu sur le sol, il était aussi grand qu'un homme grand. Nez Crochu relâcha le cordage ; elle et Kiin le main-tinrent l'une en face de l'autre, jetant dedans le poisson du bateau. Une fois la nasse pleine, elles la portèrent jusqu'à l'endroit où les femmes nettoyaient les poissons. Là, à marée basse, les vagues ne les atteignaient pas, mais à marée haute, la mer reprendrait les entrailles des poissons.
Elles étendirent le filet, et Kiin fouilla sous son suk dans la poche où elle rangeait son couteau de femme. La lame de silex était légèrement incurvée, l'arête arrière droite épointée pour s'adapter facilement à sa main. Elle prit un poisson de la pile et l'entailla des branchies à la queue puis, de deux coups rapides, elle détacha les entrailles et les extirpa d'une main. Nez Crochu avait apporté des baguettes à sécher — certaines courtes, de la largeur des mains de Kiin, pour les placer à l'intérieur des poissons et les maintenir ouverts afin qu'ils sèchent plus rapidement, et d'autres longues pour enfiler dix à quinze poissons par la bouche et les branchies et les pendre au-dessus des claies de séchage.
Kiin ficha les extrémités d'une baguette courte dans la chair d'un poisson et la posa sur un morceau de vieille couverture d'ikyak.
— Ton suk est magnifique, remarqua Nez Crochu tout en ouvrant un poisson.
Kiin fit la grimace en voyant que l'humeur visqueuse se collait à sa manche.
— Je-j'aurais dû mettre m-mon vieux suk.
— Va le chercher. Le poisson peut attendre.
Kiin baissa la tête et fit semblant de tester sa lame
sur son pouce.
— Je-je-je l'ai laissé dans l'ulaq de-de mon père.
Nez Crochu grommela :
— Je vais le chercher, dit-elle en se levant avant que Kiin ne puisse l'en empêcher.
— Ne-ne-ne dis pas que je le v-v-voulais, lança Kiin sans être sûre que Nez Crochu ait pu l'entendre.
Nez Crochu n'avait pas peur de son père. Elle était plus grande que lui et sans doute plus forte.
Kiin tira plusieurs poissons du filet et les vida. Puis elle regarda en direction des ulas. Nez Crochu revenait, le vieux suk en cormoran dans les mains.
— Ton père te salue, cria-t-elle à l'adresse de Kiin.
Kiin écarquilla les yeux et éclata de rire. Elle ne
pouvait se rappeler son père saluant quiconque, surtout elle.
— Oh, a-a-alors maintenant que je-je-je suis une épouse, je suis digne d'être saluée? dit Kiin en essayant de parler d'un ton léger.
Nez Crochu sourit et proposa :
— Va te laver les mains avant de te changer.
Kiin alla au bord du courant et s'accroupit pour
frotter ses mains avec des graviers. Elle utilisa du sable mouillé pour nettoyer la substance visqueuse et le sang sur sa manche, puis enleva son suk. Le vent était froid sur ses seins, elle se protégea de son vêtement en retournant près de Nez Crochu.
La femme désigna du menton l'endroit où elle avait posé le suk de plumes et Kiin l'enfila puis le lissa par-dessus son tablier.
Kiin ourla les lèvres et dit enfin :
— C'est-c'est plus par-parce que j'ai une âme que parce que je-je-je suis une épouse.
Elle posa un poing sur sa poitrine.
— C'est-c'est bon de sentir un es-es-esprit bouger dedans.
— Ton père aurait dû te donner un nom depuis longtemps, observa Nez Crochu. Mais du moins ta mère a-t-elle fait ce qu'elle pouvait pour toi.
Ces mots étonnèrent Kiin. Qu'est-ce que sa mère avait fait pour elle? Même le nouveau suk de Kiin était des mains de Chagak. Coquille Bleue n'osait pas défier son mari pour honorer la fille qu'il haïssait. Combien de fois Coquille Bleue avait-elle regardé Oiseau Gris battre Kiin, pleurant, mais ne tentant rien pour l'arrêter?
— Je-je ne permettrai jamais à mon mari de ba-ba-battre un de mes enfants, affirma Kiin. Il pourrait me-me-me battre moi à la place.
— Je ne prétends pas que ta mère a toujours bien agi, repartit Nez Crochu. Mais tu dois comprendre que la colère de ton père envers toi vient de ce que tu n'es pas un fils. Il n'y a pas d'autre raison. Tu es belle. Il se vante souvent de ta beauté. Longues Dents me l'a dit.
La surprise laissa Kiin sans voix. Son père la trouvait belle?
— Mais ma-ma-ma mère..., bafouilla-t-elle enfin.
— Aurait dû l'en empêcher? poursuivit Nez Crochu à sa place. Oui, elle aurait dû au moins essayer. Mais tu ne dois pas oublier ce qu'elle a fait pour toi.
Kiin fronça les sourcils et Nez Crochu enchaîna :
— Ton père voulait te tuer après ta naissance.
Kiin hocha la tête.
— Qakan me l'a s-s-souvent répété.
— Kayugh a obligé ton père à te laisser vivre en promettant Amgigh comme mari pour toi. Ton père s'est vengé en refusant de t'attribuer un nom. Ainsi, Kayugh ne pouvait pas tenir sa promesse et te donner à Amgigh. Comment pouvait-il demander à Amgigh d'abandonner tout espoir d'avoir des fils? Ou prendre le risque que tu voles l'âme d'Amgigh ?
— Je n'aurais jamais volé l'âme d'un homme.
Nez Crochu haussa les épaules.
— Ta mère aurait pu te donner au vent. Elle aurait pu te laisser mourir. Il n'y aurait ainsi pas eu de disputes ni de colère dans notre village.
— Kayugh aurait pu être en colère..., commença Kiin.
Une fois encore, Nez Crochu haussa les épaules.
— Il y a de nombreuses façons pour un bébé de mourir. C'est facile d'étouffer un enfant et de dire qu'il est mort dans son sommeil. Ta mère devait tout le temps veiller sur toi. Elle ne te laissait jamais seule. Même quand elle partait à la pêche, elle t'attachait dans son dos. Songe comme il aurait été simple pour elle d'obéir à ton père, de t'étouffer une nuit, de taire la vérité à tous et de ramener la paix dans l'ulaq de ton père.
Nez Crochu s'interrompit mais Kiin ne souffla mot. Cela avait été si facile d'en vouloir à chaque membre de sa famille, de tenir sa solitude et sa peur si serrées contre elle que les joies de la vie ne pouvaient passer.
— Tu comprends ce que je te dis ? demanda Nez Crochu.
Kiin leva les yeux qui croisèrent ceux de la femme.
— Oui.
Nez Crochu sourit et se releva. Elle s'empara d'un bâton à enfiler et, avec l'aide de Kiin, entreprit d'y ficeler le poisson vidé. Une fois emplie la première baguette, les deux femmes la portèrent en haut de la plage sur un endroit rocheux et plat à l'abri des falaises. Là, les hommes avaient dressé des claies de séchage. Adossées aux falaises, les claies étaient mieux protégées des oiseaux et une seule femme suffisait à éloigner les mouettes et les corbeaux.
Chaque claie de bois flotté possédait de larges supports fourchus, maintenus à la verticale par des piles de roches et de graviers. Chaque support retenait trois pieux, un dans la fourche supérieure, deux dans des niches creusées sur les côtés. Kiin et Nez Crochu posèrent le bâton de poissons dans la niche fourchue des supports les plus proches.
— Tu surveilles, dit Nez Crochu en tendant à Kiin une grande badine permettant de repousser les oiseaux. Je vais en chercher un autre.
Kiin s'accroupit près des claies. Les mouettes tournoyaient et s'appelaient, se disputant la meilleure place. Kiin se mit debout et fit tournoyer la badine au-dessus de sa tête. Les mouettes battirent en retraite pour virer en direction de la pile d'entrailles abandonnée à la marée. Kiin s'accroupit de nouveau près des claies.
— As-tu besoin d'aide?
Surprise, Kiin leva les yeux. C'était Qakan.
— Nez Crochu est-est sur la-la-la plage. Aide-la à porpor-porter les bâtons.
— Je préférerais t'aider, toi.
Les pensées de Kiin revinrent à la nuit précédant celle où elle était devenue la femme d'Amgigh. Elle et Qakan étaient seuls dans l'ulaq de leur père. Kiin tissait des nattes, Qakan était appuyé contre une pile de peaux de phoque bourrées de plumes d'oie.
— Penses-tu que je serai un bon mari? avait demandé Qakan.
Puis il avait relevé le pan de son tablier pour lui montrer ce qui était l'homme en lui.
— N-n-non, avait rétorqué Kiin, dégoûtée. Tu n'aurais pas la-la-la force de faire des-des fils.
Sur quoi elle s'était ruée hors de l'ulaq et Qakan, trop paresseux, ne l'avait pas pourchassée. Elle avait attendu dehors le retour de sa mère partie pêcher des oursins. Depuis lors, Qakan ne lui avait plus adressé la parole.
La poitrine de Kiin se gonfla soudain de joie, à en éclater. C'est bon d'être loin de l'ulaq de mon père, d'être à l'abri de Qakan.
— Kiin ! appela Nez Crochu.
Kiin regarda vers la plage et vit Nez Crochu portant deux autres bâtons de poissons. Elle se leva pour l'aider, mais Qakan se hâta à la rescousse et en prit un.
Ils remontèrent le tout et s'arrangèrent pour que la claie ne bascule ni d'un côté ni de l'autre.
— Tu peux rester à surveiller, proposa Nez Crochu à Kiin. J'ai demandé à Chagak de venir dans l'ulaq de mon mari. Petit Canard et moi allons tresser des paniers.
Une fois Nez Crochu repartie pour l'ulaq de Longues Dents, Kiin s'assit sur ses talons et tira son suk sur ses genoux. Qakan s'accroupit près d'elle.
— Je vais bientôt m'en aller, lâcha-t-il.
Kiin leva sur son frère des yeux étonnés.
— Pour marchander. Je suis un commerçant, ajouta-t-il avec agressivité, comme s'il s'attendait à un désaccord de la part de sa sœur.
Kiin se redressa et menaça les oiseaux de son bâton.
— Il me faut davantage de choses à échanger, continua Qakan. As-tu fini d'autres nattes et d'autres paniers ? Si tu me les donnes, je te rapporterai quelque chose de bien.
Kiin regarda Qakan et sourit :
— Je-je-j'ai deux sacs à b-b-baies. On me les a dodo-donnés.
Elle vit le rouge monter au visage de Qakan mais poursuivit :
— Ils sont dans l'ulaq de Kayugh. Mais je-je-je ne peux pas laisser les claies pour-pour l'instant.
— J'y vais.
Kiin haussa les épaules. Qakan se dressa sur ses pieds.
— Je rapporterai quelque chose de bien, répéta-t-il.
Kiin tourna le dos à Qakan et balança sa badine contre les mouettes. Qakan sera parti, peut-être tout l'été, se dit-elle. Que demander de plus ?
Puis elle se rappela les mots de Nez Crochu. Coquille Bleue avait voulu Kiin. À sa façon, elle l'avait protégée. Quelque chose de dur qui était depuis longtemps dans son cœur parut s'envoler, allégeant sa poitrine.
Et Kayugh avait promis son fils Amgigh comme époux afin de sauver sa vie. Elle ne pourrait jamais se permettre de souhaiter Samig pour époux. Elle était vivante grâce à Amgigh.
Mais comment pouvait-elle oublier les jours où Amgigh tournait la tête avec embarras à la vue de ses bleus? Samig, et non Amgigh, s'était assis près d'elle, la réconfortant de douces paroles jusqu'à ce qu'elle ne sente plus ses muscles douloureux, ni ses blessures lancinantes au dos et aux bras.
Une fois, alors que son père l'avait battue si fort que Kiin était incapable de se rappeler comment elle avait pu franchir le chemin qui séparait l'ulaq de son père de celui de Kayugh, Chagak lui avait préparé un lit dans la grande pièce centrale, près de la chaleur des lampes à huile. Puis, Samig lui avait pris la main, il avait dit qu'il la voulait pour femme, qu'il paierait la dot, tout ce que son père exigerait.
— Je te veux pour épouse, avait-il dit.
Kiin avait scruté le visage de Samig, le front large et fort, les pommettes hautes et inclinées. Puis ses yeux s'étaient comme accrochés et soumis au pouvoir des yeux de Samig.
— Je te promets, avait déclaré Samig, laissant courir un doigt sur sa joue, un jour tu seras ma femme et je te protégerai.
Mais cette promesse était celle d'un garçon. Cette promesse-là, Samig ne pouvait pas la tenir. Si bien qu'Amgigh était le mari de Kiin, un bon mari. Peut-être portait-elle déjà son enfant. Kiin tendit la main pour rajuster une claie et, ce faisant, entendit son esprit murmurer, comme s'il s'adressait avec douceur à quelque chose en elle-même, comme si Kiin n'était pas censée entendre : « Ou peut-être portes-tu l'enfant de Samig. »
Kiin caressa sa dent de baleine. Non, songea-t-elle, Samig était avec les Chasseurs de Baleines, il prendrait une femme de chez eux.
Elle se souvint de la baleine qui s'était échouée sur la plage des Premiers Hommes quelques années plus tôt : la viande, les os pour les chevrons d'ulaq, et l'huile, propre et sans fumée, pour les lampes. C'était bien que Samig apprenne à chasser la baleine. Bien pour lui et bien pour les Premiers Hommes.
Les Chasseurs de Baleines venaient faire du troc une ou deux fois par an. Kiin en connaissait certains, du moins de nom et de visage — Phoque Mourant et un autre homme, ombrageux et querelleur, appelé Roc Dur. Ils étaient le peuple de Samig, maintenant. Il prendrait une femme Chasseur de Baleines. Kiin appartenait à Amgigh.
Qakan appela. Personne ne répondit. Tout sourire, il descendit le rondin afin de pénétrer dans l'ulaq de Kayugh. Le coin de Kiin était sans doute le plus éloigné de la chambre de Kayugh. Oui, c'étaient les paniers de Kiin, pas assez beaux pour être l'œuvre de Chagak. Qakan fouilla dans la pile de nattes et de fourrures auxquelles Kiin travaillait. Les sacs à baies étaient roulés ensemble au fond de la pile. Il les prit. Dessous, il y avait un couteau de femme. Qakan le prit aussi. La lame avait été façonnée par Amgigh. Nul autre que lui ne savait tailler une pierre d'une telle finesse. Qakan glissa le couteau dans sa manche. Il fit le tour de l'ulaq, s'arrêta devant la couche de Kayugh, posa la main sur le rideau puis recula.
Pourquoi risquer que la colère de Kayugh demande aux esprits de maudire le voyage de troc de Qakan? Il se rendit donc à la couche d'Amgigh. Kayugh avait le pouvoir de tuer les hommes. Qui n'avait entendu parler de son combat contre les Petits Hommes? Mais Amgigh n'était qu'un gamin. Sa malédiction ne serait sûrement pas assez puissante pour nuire à un marchand.
En outre, les lames d'Amgigh permettaient toujours de bons échanges. Il releva le rideau, entra et vit l'endroit où Amgigh rangeait ses armes. Courte lance, harpon de phoque, bola, hameçons. Et des lames, un plein panier.
Le rire secoua Qakan tandis qu'il renversait les lames sur les couvertures de fourrures. Des lames, magnifiques, superbes. Qui faisait mieux? Les lames d'Amgigh suffisaient à vous transformer en commerçant prospère.
Qakan s'empara du panier et, ce faisant, aperçut l'enveloppe de peau de lion de mer. Il reposa le panier, s'assit jambes croisées sur les couvertures et saisit le paquet. En mesurant le poids et l'équilibre, il sut. Mais alors qu'il l'ouvrait, son souffle émit un long sifflement : de l'obsidienne, taillée en lame étroite. Les facettes renvoyaient la lumière, faisaient luire la lame sombre du couteau. Le manche était recouvert de fanons de baleines taillés fin comme des cheveux.
Il renveloppa le couteau, releva son parka et glissa le paquet dans la ceinture de son tablier.
— Je suis le frère d'Amgigh, s ecria-t-il pour les esprits qui vivaient dans la couche d'Amgigh. Je suis le frère d'Amgigh. Rappelez-vous, sa femme est Kiin, ma sœur. Amgigh peut se fabriquer un autre couteau. Je vais échanger celui-ci et les couteaux du panier. Je rapporterai quelque chose que même Samig enviera.
19
Oiseau Gris rejeta la tête en arrière et partit d'un grand rire glacial. Ce rire gêna Qakan, mais son embarras céda vite place à la colère. Son père était un crétin. Était-il aveugle à ce que Qakan lui offrait?
Ses petits yeux noirs et durs comme des baies de mousse, Oiseau Gris jeta :
— Elle appartient à Amgigh. Je ne peux te la donner.
— Amgigh est parti.
— Pour trois ou quatre jours.
Qakan se pencha sur père.
— C'est suffisant.
Oiseau Gris plissa les yeux.
— Que veux-tu dire?
— Et si Kiin mourait, d'un accident à son ik? Devrais-tu rendre la dot qu'Amgigh a payée?
Oiseau Gris haussa les épaules :
— Non. Elle était épouse. Je n'ai fait aucune promesse sur le temps qu'elle vivrait. Mais les quatre peaux que Chagak doit finir de gratter, celles-là je ne les aurais peut-être pas.
Oiseau Gris baissa les yeux sur ses mains et nettoya la terre sous un ongle.
— Dis-moi, pourquoi veux-tu tuer ta sœur?
Qakan ricana.
— Je ne compte pas la tuer. On aura juste l'impression qu'elle est morte. Mais écoute ce que j'ai à te dire. J'ai besoin de ton aide.
Oiseau Gris se redressa sur son séant et jeta des regards autour d'eux. Ils étaient à l'abri de son ulaq, le vent n'arrivant qu'en rafales brisées par le toit.
— Personne ne peut nous entendre, grogna Qakan. Toutes les femmes sont dans les ulas. Longues Dents aussi. Kiin surveille les claies de poisson.
Mais Oiseau Gris secoua la tête. S'emparant de sa canne, il taquina l'herbe près de son pied.
— Je ne peux pas t'aider. Fais ce que tu dois faire, mais n'en parle à personne. Des esprits entendront, et tu ne sais pas s'ils accordent leur faveur à toi ou à ta sœur.
— À moi, lança Qakan.
Une fois encore, la rage monta en lui, empourprant son visage, lui donnant l'impression d'éclater.
— C'est la seule femme dénuée de pouvoir.
— Elle a trouvé la faveur de quelqu'un car elle a un bon mari.
— C'est de toi qu'elle a un don. C'est toi qui lui as conféré le peu de pouvoir qu'elle détient.
Oiseau Gris se leva et passa devant Qakan. Puis, regardant par-dessus son épaule, il marmonna :
— Elle m'a rapporté plus de peaux de phoque que toi. Si tu étais chasseur, je m'intéresserais de plus près à tes plans.
Les mots s'échappèrent de la bouche de Qakan avec une telle rapidité qu'il saisit qu'un esprit avait dû les y jeter :
— C'est toi qui me parles de chasse? Toi?
Oiseau Gris pivota, leva sa canne d'une main tremblante. Ses lèvres se retroussèrent. Mais Qakan n'attendit pas de savoir ce que son père avait à lui dire.
Assez ! Il prendrait Kiin avec lui, sans l'aide de son père. Et toutes les fourrures qu'il obtiendrait pour elle lui appartiendraient, il n'en laisserait aucune à son père. Sans un regard en arrière, il se dirigea vers la plage. Son ik était chargé; il s'en irait tout de suite. Du moins le penseraient-ils.
Le premier jour du départ des hommes, Kiin et Chagak avaient beaucoup parlé, beaucoup ri. Elles sortirent Mésange de son lit, la laissant déambuler dans l'ulaq sans crainte de déranger les hommes. Coquille Bleue les rejoignit dans l'après-midi et les trois femmes tressèrent des paniers. Chagak raconta des histoires, Kiin chanta, d'abord un chant de tissage, puis un chant marin.
Le deuxième jour s'écoula aussi paisiblement et Chagak félicita Kiin pour la morue que Nez Crochu leur avait donnée, comme si c'était Kiin qui avait attrapé le poisson alors qu'elle avait simplement aidé à le vider. Aujourd'hui, le troisième jour, l'ulaq semblait trop calme, trop vide. Lorsque Kiin vivait dans l'ulaq de son père, sa mère était heureuse chaque fois qu'Oiseau Gris partait à la chasse. Mais l'absence d'Amgigh et de Kayugh assombrissait l'ulaq, même quand les lampes brûlaient, et les longues soirées se déroulaient sans joie. Quant à Samig... il ne reviendrait pas. Pas cette année, peut-être pas la suivante. Kiin ne pouvait cependant s'autoriser à s'affliger du vide que laissait son absence. Elle était la femme d'Amgigh. Lorsque Samig reviendrait parmi les Premiers Hommes, elle aurait peut-être donné un fils à Amgigh, et peut-être Samig ramènerait-il une épouse de chez les Chasseurs de Baleines.
Une douleur soudaine emplit la poitrine de Kiin qui entendit son esprit murmurer : « Oui, et ce sera mieux ainsi. Elle sera une sœur pour toi et pour Amgigh. Une fille pour Chagak et Kayugh. Une seconde mère pour les fils d'Amgigh. »
Les doigts de Kiin cherchèrent la surface lisse de la dent de baleine qui pendait à son côté. Elle caressa l'ivoire jusqu'à ce que la douleur s'atténue. Kiin était demeurée trop longtemps dans cet ulaq. Ce serait bon de sortir l'ik de sa mère pour ramasser des pierres et des poissons. Ce soir, Chagak et elle pourraient organiser une petite fête, qui soulagerait un peu leur attente.
Chagak était dans sa chambre et nourrissait Mésange. Kiin l'appela pour lui dire qu'elle ne serait pas longue, qu'elle ne comptait pas s'éloigner du rivage.
— Attends, cria Chagak. Je veux te donner quelque chose.
Interloquée, Kiin attendit que Chagak sorte de sa couche, Mésange dans les bras, la bouche pressée contre le sein droit de sa mère.
— Ceci, dit Chagak en tendant la sculpture qu'elle portait autour de son cou.
Kiin reconnut l'œuvre du grand-père Shuganan. Elle représentait une femme, un mari et un enfant, les visages de l'homme et de la femme étaient presque sûrement Kayugh et Chagak. L'ivoire de dent de baleine était jauni par l'âge, foncé par l'huile avec laquelle Chagak le frottait pour l'empêcher de sécher et de devenir friable.
— Je-je-je ne peux-peux pas, bredouilla Kiin. C'est-c'est à toi. Ton grand, ton grand...
Mais Chagak leva la main pour faire taire Kiin, glissa la lanière autour du cou de Kiin et ajusta le pendentif entre ses deux seins.
— C'est à toi, maintenant, murmura Chagak. Il te donnera des bébés, et tes bébés seront une joie pour moi autant que pour toi.
Kiin essaya de parler, mais une fois de plus un esprit s'infiltra dans sa gorge et retint les mots.
Alors, Kiin se pencha, pressa sa joue contre celle de Chagak et laissa Chagak voir les larmes qui étaient venues dans ses yeux.
Chagak sourit et ajouta :
— Un jour, tu devras le donner à une des femmes de tes fils. Ainsi, ce sera toujours un présent.
Kiin referma ses deux mains sur la figurine, puis en étudia les visages, le suk de la femme, les plumes et les coutures taillées dans l'ivoire. Un moment, ses pensées allèrent aux piètres sculptures de son père, mais elle ferma son esprit à cet homme. Pourquoi laisser la pensée d'Oiseau Gris gâcher sa joie ?
— Alors, tu pars pêcher? s'enquit Chagak.
— Peut-être des menhadens.
— Demande à ta mère si elle veut bien t'accompa-gner, suggéra Chagak. Le vent est fort. Ne pars pas seule.
Kiin sourit. Chagak, toujours à s'inquiéter. Kiin s'empara de son suk et l'enfila par le haut. Elle sortit de l'ulaq, une main accrochée à son pendentif.
Elle se dirigea vers l'ulaq de son père et sa poitrine se serra lorsqu'elle grimpa à l'intérieur mais, à son grand soulagement, son père n'était pas là. Elle appela. L'ulaq était vide. Peut-être sa mère cher-chait-elle des racines ou de la bruyère dans les collines. C'était sans importance. Oui, le vent était fort, descendant vigoureusement du nord en direction de la mer du sud, mais elle resterait du côté sud de la crique de façon que les vagues n'entraînent pas son ik loin des rochers couverts de varech. Il était parfois préférable d'être seule, d'aller doucement pour guetter les loutres de mer ou les phoques.
L'ik se trouvait sur la plage à côté de celui de Chagak, mais celui de Qakan, le seul que lui et le père de Kiin aient fabriqué quand Qakan avait décidé d'être marchand, avait disparu.
Oui, songea Kiin, ce matin Nez Crochu avait raconté que Qakan était parti la veille au soir pour son premier voyage. Il avait emporté presque tout le poisson des claies de séchage. Pouvait-on s'attendre à autre chose de la part de Qakan ?
Mais il était plus brave que Kiin ne l'aurait cru. Il y avait de nombreux problèmes qu'un homme seul devait affronter, même s'il n'était qu'un marchand longeant les plages et les anses. Ce ne serait pas un voyage facile, même s'il allait seulement chez les Chasseurs de Baleines. Outre les sacs à baies, Kiin lui avait confié un certain nombre de paniers. Il avait promis de lui rapporter en retour quelque chose d'une autre tribu. Mais Kiin n'attendait rien. Elle était habituée aux compliments doucereux de Qakan lorsqu'il avait besoin de quelque chose, à son prompt mépris dès qu'il était satisfait.
Tout cela n'avait aucune importance. Désormais, elle était une épouse, et peut-être serait-elle bientôt une mère. Que Qakan agisse à sa guise.
Elle souleva l'ik et le poussa dans l'eau jusqu'à ce que les vagues lèchent le bas de son suk. Puis elle grimpa dans l'embarcation et commença à pagayer. Une fois que le courant eut attrapé l'ik, Kiin se servit de sa pagaie pour le diriger vers les rochers. Elle nouait une ligne à un hameçon lorsqu'elle remarqua une multitude de chitons luisant sur les rochers à fleur d'eau. Elle se pencha et, sortant son couteau de femme de la pochette accrochée à sa taille, elle utilisa le plat de la lame pour les détacher.
Elle travailla jusqu'à obtenir une pile entière de chitons, longs comme la main, leur coquille foncée ourlée comme de petits toits d'ulaq. Puis, à l'aide de sa pagaie, elle repoussa l'ik des rochers. Pourquoi se donner le mal de pêcher? Les chitons feraient à eux seuls un repas de fête.
Il lui faudrait pagayer dur pour regagner la plage. Le courant l'éloignait de la crique, mais elle était habituée; ses bras et son dos étaient solides. Elle avait donné quelques bons coups de rame lorsqu'elle entendit qu'on l'appelait et, levant les yeux, remarqua un ik.
Elle pagaya de nouveau, maintenant son ik immobile dans le courant, puis fit un signe de la main. C'était Qakan. Il n'y avait que lui pour peindre son bateau de façon aussi laide avec des couleurs criardes de marchand.
Elle laissa le courant la ramener vers les rochers puis son ik dériver jusqu'à un endroit tranquille entre deux roches. Rien qu'un jour, rien qu'un jour seul en mer avait été suffisant pour Qakan. Kiin n'était pas surprise. Il ne serait jamais un homme. C'était lui qui vivrait pour le restant de ses jours dans l'ulaq de son père.
Quand il fut suffisamment proche, elle l'appela :
— Je croyais que tu voulais être commerçant.
Qakan haussa les épaules et rapprocha son ik de
celui de sa sœur.
— Ce fut une mauvaise nuit, dit-il de cette voix geignarde et haut perchée à laquelle Kiin était habituée. Il y avait des esprits sur la plage où j'ai accosté.
Kiin hocha la tête. Elle était quasi certaine qu'il avait passé la nuit sur le côté ouest de l'île Tugix. Les Premiers Hommes y possédaient un campement, et même un petit ulaq. Les ours marins s'arrêtaient sur cette plage quand ils remontaient de la mer du sud vers le nord.
Ce n'était pas un lieu si affreux. Toute jeune fille, Kiin s'y était rendue une fois. Elle avait volé l'ik de Nez Crochu et pagayé jusqu'à la crique, décidée à y vivre à l'écart de son père. Kayugh l'y avait trouvée le lendemain et l'avait ramenée chez elle, mais la nuit n'avait pas été terrible. Il n'y avait pas d'esprits.
Qakan baissa les yeux, évitant son regard et, pour un instant, Kiin eut pitié de son dépit. Ce devait être épouvantable d'être aussi paresseux et peureux que Qakan.
— J'ai ramassé beaucoup de chitons, lança-t-elle. As-tu un panier que je puisse en rapporter à notre mère?
Il fit signe que oui et lui tendit un de ses propres paniers, décoré avec des boucles jaunes faites de duvet de macareux. Elle voulait le lui rendre et en demander un moins beau, mais son esprit murmura : « Pourquoi ajouter à sa douleur ? » Si bien qu'elle prit le panier qu'elle remplit.
Kiin avait les yeux baissés et ne vit pas Qakan brandir sa pagaie au-dessus d'elle, elle ne leva la tête que lorsqu'elle entendit le sifflement de la rame dans l'air.
La rame la frappa à la tempe gauche, déchira sa peau et l'envoya heurter le fond de l'ik. Elle regarda un instant Qakan, ne lut aucune honte dans ses yeux, aucune peur. Lentement, elle obligea ses lèvres à prononcer un seul mot :
— Pourquoi?
Mais Qakan se contenta de rire. Alors, le ciel vira au rouge et l'océan au noir. Kiin ne vit plus rien.
20
La douleur réveilla Kiin. Sa tête lui faisait mal et son dos lui donnait l'impression d'avoir été battue ou fouettée jusqu'à ce que la peau éclate à vif. Son ventre était lourd de douleur, comme si elle avait envie de vomir et, lorsqu'elle voulut ouvrir les yeux, elle en fut incapable.
Je suis dans l'ik, se dit-elle en sentant l'eau battre sur ses flancs. Puis vint la peur, aussi violente et tranchante que sa douleur. Si elle était dans l'ik, alors les courants l'avaient emportée loin à l'intérieur des mers. Elle devait trouver la pagaie. Elle saisit les bords de l'embarcation et s'assit péniblement. La douleur s'installa sous son ventre et elle sentit un flot de chaleur entre ses jambes. Elle ouvrit les yeux. Elle vit tout en double, quatre jambes, deux croisées au centre, et du sang partout. Elle referma les paupières.
Non, pensa-t-elle. Ce n'est pas le temps que je saigne. C'est encore la nouvelle lune.
À cet instant, une voix parvint au-dessus d'elle, une voix et un rire.
— Amgigh ne te voudra plus, maintenant. Samig non plus. J'ai repris ton âme, Kiin.
Kiin ne cilla pas, mais son esprit bougea en elle. Brusquement, Kiin sut que Qakan l'avait prise comme un homme prend une femme. L'avait prise dans la colère et avec une grande force, et l'avait déchirée.
Lentement, très lentement, elle se rallongea. Elle croisa les bras sur sa poitrine. Que le sang coule. Qu'il tache l'ik de Qakan, qu'il lui apporte la malédiction du sang de la femme. Quelle importance?
— Je vais t'utiliser comme monnaie d'échange, dit Qakan. Tu m'apporteras un bon prix. Tu crois qu'Amgigh viendra te chercher? lança-t-il en riant. Détrompe-toi. Tout le monde te croit morte. Même si Amgigh te retrouvait, il ne voudrait plus de toi. Tu es salie, comme de la viande avariée.